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Actualités - Reportages

De l’utilité de la connaissance de l’arabe

… C’est un esprit scientifique qui anime la préface d’Abraham Hinckelmann dans son édition du Coran en 1694. Une fois prises les précautions nécessaires pour éviter tout soupçon de vouloir propager l’islam, il passe en effet à l’essentiel de sa préface qui est de répondre à la première objection : la connaissance de l’arabe est utile, et pour bien connaître l’arabe il faut connaître le Coran. «Ici, lecteur bienveillant, écrit-il, j’en appelle à ta loyauté et à ta prudence : non œuvre est-elle à dénigrer ou à louer ? À coup sûr, on ne trouvera facilement aucune langue qui ait traité avec autant d’abondance des choses divines et humaines que ne l’a fait la langue arabe ; tant s’en faut donc qu’elle puisse être négligée sans dommage. Commençons par les choses divines…» Une fois lancé sur cette voie. Hinckelmann est dans son élément. L’arabe tout d’abord est nécessaire pour la connaissance de l’hébreu. Et puisque nous sommes dans les questions de langue, nous aurons à l’appui la citation d’un auteur anglais, «Cl. Christ. Ravius, qui a écrit un essai de valeur en langue anglaise sur les langues orientales : The Discourse Concerning the Easterne Tongue». Voici ce texte dans l’orthographe originale : The Arabic Tongue will does (nay more) Good to the understanding of the Ebrew Bible then all the Rabbines or the Tamud it selfe they being all sprung up but of lates years. Pour l’exégèse, bien que trop enclin aux rapprochements hâtifs, Hinckelmann ne manque pas de sagacité. C’est ainsi qu’il note que la connaissance de l’arabe est particulièrement utile pour l’étude du Livre de Job, en quoi les philologues modernes lui donneraient raison. C’est à l’occasion de la Bible qu’Hinckelmann énonce une première fois ses théories philologiques : l’arabe est en quelque sorte le recueil «d’une multitude de racines et de mots qui étaient présents dans la “première langue”, et qui maintenant manquent trèsouvent dans les autres. par “première langue” j’entends non seulement l’hébreu, mais en même temps le chaldéen, le samaritain, le syrien, l’arabe et l’éthiopien, qui tous en vérité étaient une seule langue avec des variétés dialectales». Ce passage est intéressant : il commence par l’idée préscientifique que l’hébreu, langue de l’Ancien Testamemt, est la langue originelle. Mais l’étude des différentes langues orientales montre les liens étroits qu’elles ont toutes entre elles ; on en vient donc à l’idée d’une langue originelle qui n’est plus de l’hébreu qu’au sens large. En fait, il s’agirait plutôt de ce que l’on appellera plus tard le sémitique commun. Ce concept n’apparaît pas chez Hinckelmann : mais remarquant à juste titre la grande richesse de l’arabe en racines et formes, il sera tenté de voir en lui, sinon cette langue originelle, du moins son reflet le plus fidèle. C’est cela qui explique, pensons-nous, le long développement philologique qui suivra, et où nous verrons que le latin, le grec, l’allemand, l’italien, le norvégien doivent, selon Hinckelmann, se rattacher à l’arabe ; cela nous vaudra des rapprochements inattendus et parfois savoureux. Mais autant et plus que les sciences divines, ce sont les sciences humaines et leur progrès qui intéressent notre auteur. Il cite de nouveau l’Anglais Ravius à ce sujet : «Nous recommandons à l’étudiant la langue arabe, car on y trouve caché un profit dont il y a plus à espérer que dans toutes les vieilleries grecques et romaines». Et Hinckelmann ajoute, se doutant du scandale : «J’imagine aisément que ces paroles paraîtront intolérables à ceux qui, durant tant d’années, avec une intelligence digne de tous éloges, ont employé leurs soins à l’étude des Grecs et des Romains. Mais quand on compare effectivement les choses, le jugement de Ravius apparaît bien comme celui d’un artisan qui connaît son métier». Toutefois, Hinckelmann ne donne pas des raisons égales à sa conviction ; il cite plutôt des autorités : Arnold de Bie, Henri Christianus et Hennimius, en Occident, Abul Farraj, en Orient ; il fait de plus état de l’estime où sont tenus les poètes chez les Arabes et ce n’est qu’en conclusion qu’il cite des vers de «Ada Mohammed Saïd Ibn Fathalla» ; or, ce sont plus des modèles de cette pieuse poésie – que Hinckelmann croit assurée de l’admiration de la postérité – que des spécimens de la grande poésie arabe. Puis, sans se lasser, Hinckelmann passe successivement en revue l’éloquence, en souhaitant l’édition complète de Hariri ; l’histoire, en mentionnant les compilations et les traductions ; la géographie avec «Abu-Feda, émir de Hama» ; et surtout la chimie et la médecine, au sujet desquelles il promet de donner un index d’après Ibn Beithar et Malajesa. Mathématiques, morale, métaphysique, droit sont simplement nommés, le livre de Hottinger auquel renvoie Hinckelmann étant suffisamment documenté sur ce point pour que «si quelqu’un a encore des doutes sur l’utilité de l’arabe après l’avoir lu, il a besoin d’ellébore plutôt que de ma préface». Après ces propos vigoureux, Hinckelmann en arrive à ce qui est pour lui sa grande découverte et sa passion, l’étymologie. Déjà il en avait traité à propos des Livres Saints. Mais il va maintenant pouvoir aborder le sujet en lui-même. Il pose tout d’abord un principe : après la construction de la tour de Babel, il y eut confusion des langues : «Le nombre des langues cardinales qui apparurent alors, personne à mon avis ne peut le dire ; toutefois, bien des raisons me donnent à penser qu’elles ne furent pas aussi nombreuses que la plupart le disent, notamment le fait que non seulement le chaldéen, l’arabe, le syrien, le sanaritain ou l’éthiopien, mais encore la plupart des langues européennes ne sont que de simples dialectes de la langue première, ou que, du moins, elles lui ont emprunté la majeure partie de leur vocabulaire, comme je le montrerai. Passe encore que les langues slaves, chinoise, et peut-être quelques autres d’Afrique et d’Amérique aient une origine propre ; mais à coup sûr, les langues européennes, excepté celles qui ont une origine slave comme le hongrois, le bohémien et celles d’une partie des Russes n’ont pas encore entièrement perdu leur parenté avec l’hébreu. Je le crois d’autant plus aisément que la raison, tout comme le souvenir du passé, nous montre que les premiers peuples sont venus d’Orient en Occident». Ces quelques lignes suffisent pour nous montrer la faiblesse de la science étymologique dont Hinckelmann était si fier : les langues slaves sont séparées des langues indo-européennes, tandis que celles-ci sont rattachées au groupe sémitique ; et, parmi les langues slaves, on notera avec quelque surprise la présence du hongrois. Néanmoins, plus que l’exactitude des idées, c’est peut-être leur dynamisme qu’il faut voir : l’hypothèse de regrouper les langues en grandes familles et, si possible, d’examiner si ces différentes familles n’ont pas quelque chose de commun est restée jusqu’à nos jours l’une des bases des études philologiques ; elle a donc été féconde, même si elle fut d’abord très approximative.
… C’est un esprit scientifique qui anime la préface d’Abraham Hinckelmann dans son édition du Coran en 1694. Une fois prises les précautions nécessaires pour éviter tout soupçon de vouloir propager l’islam, il passe en effet à l’essentiel de sa préface qui est de répondre à la première objection : la connaissance de l’arabe est utile, et pour bien connaître l’arabe il faut connaître le Coran. «Ici, lecteur bienveillant, écrit-il, j’en appelle à ta loyauté et à ta prudence : non œuvre est-elle à dénigrer ou à louer ? À coup sûr, on ne trouvera facilement aucune langue qui ait traité avec autant d’abondance des choses divines et humaines que ne l’a fait la langue arabe ; tant s’en faut donc qu’elle puisse être négligée sans dommage. Commençons par les choses divines…» Une fois lancé...