«Pourquoi tuent-ils des gens ordinaires ? Ils nous forcent à nous ranger du côté des taliban». Amers, en colère, les civils de Kandahar, qui ont le malheur d’habiter dans le fief des taliban, tentent de survivre dans une ville dévastée par trois semaines de bombardements américains. Siège et symbole du pouvoir taliban, Kandahar, dans le sud-est de l’Afghanistan, constitue une cible stratégique pour l’aviation américaine. Les bombes ont certes détruit l’état-major taliban, ainsi que les résidences du chef suprême, le mollah Omar, et de son «hôte» Oussama Ben Laden. Mais elles n’épargnent pas les «gens ordinaires», comme Haji Mohammad, 32 ans. À un groupe de journalistes étrangers – escortés par un garde taliban –, Mohammad raconte que son oncle a été déchiqueté il y a cinq jours dans un bombardement américain sur Lungar, un faubourg situé à deux kilomètres du centre de Kandahar. «J’ai vu l’avion qui volait bas, très lentement. Il tirait sans interruption», dit-il, se référant apparemment à un avion d’attaque au sol AC-130. Un peu plus loin, devant des décombres, le docteur Syed Abbas raconte que 13 personnes ont été tuées mercredi à l’aube, lorsqu’une bombe s’est abattue sur une clinique du Croissant-Rouge afghan et sur la maison voisine. Cinq médecins, dont le docteur Abbas, ont été blessés. «C’est une atrocité. Les Américains ne frappent pas les taliban ou Ben Laden, ils touchent des zones résidentielles», s’indigne un témoin, Mohammad Ali. «Nous vous avons emmenés ici pour que vous voyiez de vos propres yeux qu’il n’y a pas de camp militaire ou de base talibane ici. Juste la population civile», renchérit Mohammad Naeem, le garde taliban qui accompagne les journalistes. «Vous voyez, même un hôpital a été touché». Il semble que la seule bonne nouvelle pour les habitants de Kandahar au cours des dernières semaines ait été la destruction du bureau de la Promotion de la vertu et de la prévention du vice, la redoutable police religieuse des taliban. «Il paraît que lorsque la nouvelle a été connue, les gens se sont mis à danser dans la rue», raconte un habitant. Autrefois forte de 200 000 habitants, Kandahar est une ville sinistrée, où seuls sont restés ceux qui étaient trop pauvres ou trop effrayés pour s’enfuir. Selon des estimations d’agences humanitaires, la ville s’est vidée à 80 % depuis le début des bombardements. Les habitants doivent parcourir plusieurs kilomètres en dehors de la ville pour aller chercher de l’eau, et seuls ceux qui disposent de groupes électrogènes ont de l’électricité. Toutefois, de nombreuses échoppes étaient ouvertes hier dans les rues de la ville, où les journalistes ont pu constater une importante présence de taliban lourdement armés. Les miliciens circulent à pied ou dans des pick-up. Certains véhicules portent le sigle des Nations unies. «C’est plus sûr pour nous. Dans nos propres véhicules, nous sommes des cibles faciles», explique un jeune combattant taliban.
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