Un peuple homogène est le produit d’un milieu physique harmonieux, d’une région dite naturelle. L’homogénéité géographique détermine à la longue une réelle homogénéité ethnique et culturelle. «Pour fabriquer une race, écrit R. Grousset, l’histoire exige d’abord un milieu géographique fortement individualisé». Aussi, les groupements sociaux (peuples, nations) sont-ils d’autant plus homogènes et leurs individus plus ressemblants, que la région est plus isolée et son unité naturelle plus effective. La région naturelle est une unité terrestre individualisée, c’est-à-dire séparée, isolée ou fermée par la nature, et comportant un même climat et des conditions physiques similaires, qui marquent les groupes humains qu’elle abrite de traits généraux communs. Creuset où se façonnent un «type d’existence» spécial et des individus semblables, la région naturelle transforme ces derniers en individus associés ou disposés à l’être. Il s’est produit, au sujet des régions naturelles, petites ou grandes, un double mouvement. À la suite des géologues, et aussi par réaction contre la fausse uniformité administrative et contre les artificiels groupements politiques, on a cru que les «pays» étaient des espèces de cellules constitutives fondamentales. C’était là une exagération et presque une illusion. Il faut pourtant bien chercher dans les grandes unités politiques le principe de quelques subdivisions réelles. C’est alors que la «région naturelle» est apparue comme étant tout autant la conséquence de «faits d’humanité» que de faits géologiques ou climatiques… Au-dessus de la multitude des faits secondaires se détachent deux types de régions qu’on nous permette d’opposer en les appelant des termes simplifiés : régions géographiques et régions historiques. «Les régions géographiques (telles les plus simples des pays) correspondent à des unités plus ou moins étendues, mais dont toutes les parties ont un certain nombre de caractères pareils ou analogues : géologiques, topographiques ou climatologiques ; dans leur ensemble, ces régions sont ou tendent à être homogènes. Elles sont dont regardées légitimement comme des unités naturelles». La vraie région naturelle, ou unité terrestre type, est l’île de la mer et l’oasis, ou «île du désert». On y ajoute aussi les «îles humaines» que sont les hautes vallées formées de régions montagneuses et les clairières peuplées de la grande forêt boréale ou équatoriale. Ces îles ou îlots, maritimes ou terrestres, sont un cadre idéal pour la formation et le développement d’îles ou îlots d’humanité, de groupes humains homogènes et solidaires. Créatures essentiellement sociables, les hommes de toutes races ont formé, dès les temps préhistoriques, des groupements sociaux fixés dans des régions plus ou moins naturelles. Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, l’histoire nous montre ces sociétés humaines groupées aux mêmes endroits, ceux indiqués par la géographie, et pratiquant des usages et des occupations à peu près similaires. Suivant leur importance numérique, leur degré d’évolution sociale, leur organisation politique, ces collectivités constituent des clans, des tribus, des cités, des peuples, des nations, «que rendent homogènes les similitudes héréditaires et imitatives, et, par rapport au milieu naturel, d’identiques besoins fondamentaux. Dans ces groupes à sociabilité diffuse, des sociétés restreintes se forment, qui s’organisent véritablement et dont les institutions, dans une large mesure, tendent et aboutissent à améliorer les moyens d’existence». Région historique et groupement politique Lorsque plusieurs régions naturelles, qui sont, par définition, dissemblables ou hétérogènes, sont groupées en une unité administrative et politique, cet ensemble forme alors une région historique. «Les régions historiques, continue Brunhes, sont au contraire, et par excellence, composées de plusieurs unités naturelles disparates. Elles sont à ce titre hétérogènes. Elles ont été façonnées en unités politiques par les vouloirs humains», et parfois par la contrainte. La plupart des pays modernes, constitués en États par la réunion de plusieurs régions physiques ou naturelles, forment des unités plutôt historiques et politiques que physiques. Tels la France, l’Allemagne, la Turquie, l’Irak, l’Iran, etc. Quand l’unité politique de la «région historique» est une unité consentie, l’État qui la représente est, suivant les circonstances, un État unitaire (Égypte, France, Italie, Turquie, Irak, etc.) ou un État fédéral (États-Unis d’Amérique, Canada, Suisse, etc). Lorsque, par contre, l’unité est réalisée par la force, au profit d’une nation, d’une cité, d’une tribu ou d’une famille, et qu’elle ne s’est pas transformée, par la suite, en une union consentie, la formation politique ou empire qu’elle engendre est essentiellement précaire : Empire assyrien, perse, gréco-romain, arabe, ottoman, austro-hongrois, britannique, etc. Civilisation régionale ou unité culturelle Enfin, lorsque plusieurs régions naturelles, sans être groupées en une unité politique, possèdent cependant des traits physiques généraux similaires et se complètent plus ou moins économiquement, leur unité climatique et économique engendre fréquemment une unité spirituelle et culturelle et une «communauté de civilisation». Ces divers groupements géographiques, qui vivent dans une ambiance plus ou moins apparentée, forment ce qu’on appelle communément : un «monde». Tels sont, par exemple, l’Europe occidentale, le monde méditerranéen, l’Orient arabe, le monde anglo-saxon, hispano-américain, etc. «Il faut bien distinguer les états de civilisation et les états sociaux. La “communauté de civilisation” n’implique pas nécessairement l’unité politique, ni même une organisation sociale bien définie. Ce que nous montrent, sur de vastes espaces, la préhistoire et – comme on pourrait dire – la prélinguistique, ce sont des hommes semblables bien plus que des hommes associés». En conclusion, l’unité sociale et politique la plus homogène, la plus solide et la plus durable, c’est la «nation géographique», unité organique que développe, avec le concours du temps, la région naturelle. Nous allons voir que le Liban forme, géographiquement, cette unité naturelle, qui y a constamment élaboré et développé une collective humaine individualisée et cohérente.
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