Il y eut d’abord le choc. La première et unique puissance mondiale frappée en plein cœur. Il y eut ensuite les condamnations de tous, même de ceux depuis si longtemps en froid avec la Maison-Blanche, même de ceux pourtant qualifiés d’«États voyous». À quelques exceptions près, très peu en fait. Après le choc, après le traumatisme, nous voici aujourd’hui entrés dans l’ère du marchandage, de tous et à tout vent que l’on souffle alternativement chaud et froid pour façonner l’échiquier diplomatique au mieux de ses intérêts. Moscou. Moscou empêtré dans son conflit tchétchène depuis des années. Moscou, subissant les critiques et jugements de la communauté internationale, ne lâchera certainement pas l’opportunité qui lui est offerte de reformuler les données du jeu. Car aujourd’hui, la Russie représente un intérêt certain pour les États-Unis, du fait de sa proximité du potentiel champ de bataille afghan, de la présence de bases militaires dans les anciennes républiques soviétiques... Alors Moscou veut jouer ce nouveau jeu. Dans un premier temps, condamnation des attentats, mais rejet d’une participation concrète à une offensive américaine. Puis, autorisation accordée aux USA pour l’utilisation des anciennes républiques soviétiques, puis participation à des «opérations de sauvetage et de recherches internationales en Afghanistan», puis coopération accrue de services secrets russes avec les pays de l’Otan. Parallèlement, Poutine annonce le coût de son soutien. Depuis des années, le maître du Kremlin tente de persuader le monde du caractère terroriste des rebelles tchétchènes. Aujourd’hui, il n’hésite pas à lier les commanditaires des attentats anti-US à ses «terroristes». Dans le cadre d’une lutte internationale antiterroriste, il est donc logique pour Poutine de mener des actions fermes au Caucase pour enrayer le risque de déstabilisation dans cette région poudrière où prolifèrent les groupes extrémistes. En d’autres termes, voici une justification à toutes les offensives russes en Tchétchénie et à un regain d’influence de Moscou dans la région. Les Tchétchènes auraient-ils senti ce possible renversement de vapeur, qui tentent aujourd’hui d’ouvrir la voie aux négociations… Téhéran. «État voyou» par excellence pour Washington, l’Iran a fermement condamné les attentats. Condoléances, arrêt des slogans anti-US, minute de silence… Aujourd’hui, Téhéran a une carte à jouer pour retrouver une place honorable sur l’échiquier diplomatique, et Téhéran est en plein dans le jeu. Car la République islamique ne concédera rien sans retour. Offrir son aide et être toujours soumis à des sanctions économiques et politiques ? La balle est aujourd’hui dans le camp américain. Et cela pourrait bien être le message lancé mercredi par Khatami et le guide de la révolution Khamenei qualifiant George W. Bush d’«arrogant» et lui refusant toute aide lors de la visite de la troïka européenne, alors que dans le même temps, le ministre de Affaires étrangères Kharazi lançait des signaux positifs à l’adresse de la Maison-Blanche. Le chaud et le froid… Islamabad. Le voisin et défenseur de l’État honni accorde son aide à Washington et offre la collaboration de ses puissants services secrets contre une large partie de son opinion publique, contre ses intérêts géopolitiques immédiats. Le Pakistan fragilise sa frontière orientale, alors qu’il doit déjà concentrer tous ses efforts sur sa frontière occidentale avec son ennemi juré, l’Inde. Certes, Islamabad a été dans une certaine mesure contraint d’accorder son soutien aux Américains, mais dans ses calculs entrent certainement en compte sa dette colossale et la province du Cachemire. Khartoum. Tous les «États voyous», à l’exception de l’Irak, tentent aujourd’hui de redorer leur image. Les plus chanceux dans cette entreprise seront certainement ceux géographiquement bien situés dans la stratégie militaire choisie par les États-Unis. Si la Corée du Nord est un peu trop loin de l’aire de jeu, Khartoum est en plein dedans. D’où ses déclarations qui ont entraîné «la satisfaction» de Washington. Damas. Ryad, Amman… Les États arabes ont dans leur grande majorité condamné les attentats du 11 septembre. Les Émirats arabes unis et l’Arabie séoudite, première source de financement du régime de Kaboul lors de son avènement, ont rompu leurs liens avec les taliban. Mais pour tous les dirigeants arabes, on ne peut dissocier le conflit qui ronge le Proche-Orient depuis plus de 50 ans, des menaces terroristes qui pèsent sur les grandes puissances. De même, on ne peut lancer une lutte à l’échelle planétaire contre le terrorisme, tout en amnistiant d’office l’État hébreu dont les dirigeants arabes qualifient les actions de «terrorisme d’État». Le soutien et l’aide des Arabes dans la lutte contre le terrorisme impliqueront donc un retour des États-Unis sur la question palestinienne, et un retour impartial. La funeste journée du 11 septembre aura été la source de nombreux bouleversements. La diplomatie ne saurait être exclue de cette redistribution des cartes.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il y eut d’abord le choc. La première et unique puissance mondiale frappée en plein cœur. Il y eut ensuite les condamnations de tous, même de ceux depuis si longtemps en froid avec la Maison-Blanche, même de ceux pourtant qualifiés d’«États voyous». À quelques exceptions près, très peu en fait. Après le choc, après le traumatisme, nous voici aujourd’hui entrés dans l’ère du marchandage, de tous et à tout vent que l’on souffle alternativement chaud et froid pour façonner l’échiquier diplomatique au mieux de ses intérêts. Moscou. Moscou empêtré dans son conflit tchétchène depuis des années. Moscou, subissant les critiques et jugements de la communauté internationale, ne lâchera certainement pas l’opportunité qui lui est offerte de reformuler les données du jeu. Car aujourd’hui, la Russie...