Près de deux semaines après les attentats contre les États-Unis, les analystes n’en finissent pas de recenser les conséquences de cette journée noire du 11 septembre. Remise en cause de l’invulnérabilité de la première et unique puissance mondiale, menace sur l’économie mondiale, mais aussi bouleversement de nombre de données qui régissaient jusqu’à présent l’échiquier diplomatique mondial. L’Iran, État mis à l’index par les puissances occidentales depuis sa révolution islamique, pourrait précisément avoir une carte à jouer après ces terribles attentats pour retrouver une place sur cet échiquier dont il avait été exclu. Chercheur au CNRS, à Paris, et spécialiste de l’Iran, Mme Azadeh Kian-Thiébaut analyse cette hypothèse. – Comment qualifieriez-vous l’attitude de l’Iran face aux attentats du 11 septembre ? «Modérée, certainement. Une attitude qui correspond en fait à l’évolution de la politique étrangère iranienne depuis 1997, année de l’accession au pouvoir de Mohammad Khatami. En ce qui concerne les relations avec les États-Unis, cette évolution était d’ailleurs déjà perceptible depuis un moment avec la reprise des négociations bilatérales, à un petit niveau certes, mais significatif tout de même». – Peut-on parler d’un réel changement de ton aujourd’hui ? «Assurément. MM. Khatami et Khamenei exprimant leurs condoléances, une minute de silence observée lors d’un match de football à Téhéran, et surtout lors de la prière du vendredi qui a suivi les attentats, aucun slogans anti-US… Voilà de quoi étayer la thèse d’un changement de cap important, surtout au sein du camp conservateur». – L’attitude iranienne en ce qui concerne les représailles est plus nuancée. L’Iran soutiendrait une coalition internationale contre le terrorisme sous l’égide de l’Onu, mais Khamenei se prononce contre des frappes contre l’Afghanistan… «Ni Khatami ni Ali Khamenei ne peuvent permettre aux États-Unis d’utiliser l’Iran comme base arrière en cas de représailles contre l’Afghanistan. Si, effectivement, une coalition contre le terrorisme sous l’égide de l’Onu se met en place, Téhéran en fera certainement partie, mais pour le moment, et si l’on se réfère au discours de jeudi soir de Bush, il ne semble pas que cela soit le cas. Quoi qu’il en soit, cela n’exclut pas que l’Iran offre sa collaboration dans la lutte antiterroriste. Par ailleurs, en ce qui concerne les déclarations sur les représailles, Khatami et Khamenei remplissent exactement le rôle qui leur revient. Khatami joue la partition politique et Khamenei réagit en tant que chef religieux». – Quelles seraient les conséquences pour l’Iran de frappes contre l’Afghanistan ? «Les conséquences pourraient êtres graves. L’Iran compte déjà près de 2 millions de réfugiés afghans qui traînent derrière eux tous les problèmes liés à la paupérisation et à la drogue. La situation est déjà difficilement contrôlable. Avec un nouvel afflux de réfugiés, elle pourrait devenir explosive. Cela est une des raisons pour lesquelles l’Iran ne peut soutenir des frappes contre l’Afghanistan. Téhéran préfère plutôt l’option d’un soutien à l’opposition afghane en vue du renversement du régime de Kaboul. Une solution qui, de plus, donnerait une légitimité à un nouveau régime aux yeux des puissances régionales. Mais tout cela va prendre du temps. Et la question est de savoir si les États-Unis sont prêts à prendre ce temps». – Quelle est la position iranienne face aux taliban ? «La politique iranienne vis-à-vis des taliban est très différente de celles des autres pays. L’Iran a été l’un des rares à soutenir dès le début l’opposition iranienne de Massoud et à s’opposer aux vues expansionnistes du Pakistan sur l’Afghanistan au travers notamment du soutien des services de renseignements pakistanais aux taliban. Pour la République islamique, la politique pakistanaise représentait une réelle menace de déstabilisation régionale nuisible à ses intérêts politiques et géostratégiques, l’Iran se trouvant entouré de trois régimes hostiles, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Irak. D’ailleurs, en 1996, les mollah iraniens les plus conservateurs condamnaient la prise de Kaboul par les taliban. L’opposition entre l’Iran et les taliban va donc bien au-delà d’un simple conflit entre sunnisme et chiisme». – Quelles ont été les réactions en Iran à l’annonce des attentats ? «Avant que Ben Laden ne devienne le suspect numéro 1, les Iraniens étaient très inquiets car certains d’entre eux soupçonnaient les plus conservateurs du régime d’être capables d’organiser une telle action. Puis, avec la concentration des recherches US sur Ben Laden, les Iraniens ont été soulagés. De plus, si la majorité des Iraniens est depuis un moment déjà pour une normalisation des relations avec les États-Unis, aujourd’hui même les plus conservateurs, même les plus antiaméricains, se sentent obligés de modérer leur opinion». – Quelle peuvent être les conséquences des attentats en termes politiques et géostratégiques pour l’Iran ? «L’Iran songe clairement à tirer politiquement profit de la tragédie qui a touché les États-Unis. Il peut proposer d’apporter un certain soutien à Washington, ou du moins sa neutralité. Mais Téhéran ne peut accepter les demandes américaines sans contreparties. Et aujourd’hui, Téhéran est en mesure de poser ses conditions car la participation ou du moins la neutralité de l’Iran est indispensable aux États-Unis. Ces conditions sont d’ordres politique et économique. Washington ne peut demander à l’Iran de soutenir une coalition tout en maintenant ce pays sur la liste des “États voyous”. De même, il ne peut compter sur son soutien tout en maintenant les sanctions économiques. «Cela peut permettre à l’Iran d’opérer un retour à la place qui lui revient sur la scène régionale et internationale et d’être reconnu comme partenaire par les puissances occidentales. Tous les pas faits par Téhéran semblent aller dans ce sens. «On ne sait encore quelle forme prendra la participation iranienne, mais j’estime que celle-ci ne sera pas active. L’Iran pourrait toutefois fournir des informations sur le terrorisme et revoir son engagement à soutenir des mouvements intégristes». – Quelles seront les conséquences internes de cette évolution ? «En revoyant sa politique à l’égard des mouvements terroristes, l’Iran va également pouvoir limiter la marge de manœuvre de ses propres mouvements intégristes, qui depuis quelque temps déjà s’en prennent en toute impunité aux jeunes, aux femmes et aux réformateurs. «Par ailleurs, la situation actuelle peut permettre à Khatami d’asseoir enfin son pouvoir face aux conservateurs. Le président a donc véritablement une carte à jouer pour modifier la perception de son pays et renforcer son rôle. Mais les changements se feront sur le long terme et en attendant nous restons dans le domaine des hypothèses. Une chose dont on peut être sûr malgré tout : Khatami fera tout pour saisir l’opportunité qui s’offre à lui aujourd’hui».
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