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Actualités - Reportages

Les sources mystiques de l’orientalisme

Christophe Colomb a découvert l’Amérique, c’est une vérité tellement évidente que l’on pense généralement que c’est bien l’Amérique que cherchait le navigateur gênois. On oublie qu’il explorait une nouvelle route des Indes, l’Orient, et qu’il pensait tellement avoir trouvé des Indiens que ce nom est resté aux authentiques américains d’origine ; Colomb n’a pas donné son nom à une Amérique qu’il ne cherchait pas ; il cherchait l’Asie, l’Inde, la Chine lointaine et le mystérieux pays du prêtre Jean. En fait, l’Amérique est la plus extraordinaire erreur qu’ait jamais connue l’histoire, et ses conséquences sont incalculables : l’Occident cherchait l’Orient comme un complément de lui-même, dans une volonté de recomposition de l’antique unité de deux empires jumeaux gravitant autour des deux Rome. Mais, tandis que l’empire d’Orient sombrait avec la chute de Constantinople, et que le domaine oriental, assumé par l’islam, s’étendait jusqu’aux steppes de l’Asie centrale, l’Occident, loin de trouver l’Orient, créait dans un continent nouveau un immense prolongement de lui-même. Jusqu’alors, Orient et Occident signifiaient deux parties de l’Empire romain. Désormais, à cause d’une erreur de calcul, ils allaient devenir deux parties du monde. Loin de se rencontrer, ces deux parties s’opposaient et, trois siècles plus tard, Kipling évoquait encore avec nostalgie cette impossible rencontre entre l’Orient et l’Occident. Mais en même temps, divisée en deux camps, condition préalable de toute vie politique, depuis la partie de football jusqu’au Parlement britannique, l’humanité s’apprêtait à vivre l’aventure de son unification. L’avènement d’un tel destin ne s’explique évidemment pas par la seule ignorance des hommes ou par les progrès des techniques de navigation. Comme toute grande aventure, elle est essentiellement spirituelle. Les pérégrinations et les études de Jean-Albert Widmanstad, jusrisconsulte et chancelier des provinces d’Autriche orientale, collaborant avec le prêtre Moïse de Mardine, pour éditer la première version syriaque imprimée du Nouveau Testament, ne sont bien sûr qu’un épisode de cette mutation de l’histoire. Mais la préface très personnelle qu’il composa à cette occasion nous éclaire singulièrement sur le climat spirituel de l’époque. De nos jours, où la nécessité de faire l’unité apparaît sans cesse plus clairement malgré les luttes, il n’est pas sans intérêt, dans cet Orient surtout que l’Europe cherche depuis quatre siècles, de reprendre contact avec les sources spirituelles de cette volonté d’union, de rencontre de l’Orient, que fit oublier la découverte inattendue de l’Amérique. Nous avons parlé d’une préface. En fait, quatre textes principaux nous livrent quelque chose de l’âme de Widmanstad : d’une part la préface à l’édition proprement dite, dédicacée à l’empereur Ferdinand, et une lettre à Georges Gienger et Jacques Jonas, eux aussi jurisconsultes, pour expliquer les usages de la liturgie syriaque ; d’autre part, la préface aux éléments de syriaque ajoutés à la fin du volume, et une lettre finale pour en encourager l’étude, l’une et l’autre adressées à son jeune frère et à un autre parent. Si Jean-Albert Widmanstad a eu une part non négligeable dans cette extraordinaire aventure, c’est que lui-même était un personnage peu banal, et qu’il en avait conscience. Homme de la renaissance, sa culture latine, et aussi ses connaissances en grec, arabe, hébreu et syriaque, le rendent habile à manier l’éloge aussi que l’injure avec une verve toute méditerranéenne. Il est fier d’abord de sa terre natale, la Souabe, sur les rives du Danube, aux confins de l’Autriche et de la Bohême ; écrivant à son jeune frère et à son neveu, il leur dit, dans la postface aux Éléments de Syriaque : «Ce qui doit vous inciter à être les premiers à apprendre le syriaque, c’est mon exemple et le génie du sol natal : car la ville d’Ulbman a donné naissance à Jean de Bohême, célèbre par ses études d’hébreu, qui poussèrent Jean Capnion, un héros extraordinaire, à donner une grammaire de la langue sainte ; et moi, c’est à Nallingen, dans le municipe d’Ulbman, entre le Danube et le Philesius, que j’ai transpiré sur le syriaque. Et bien que le caractère rustique de l’endroit me soit reproché par un certain prêtre injurieux, et par son patron, éponge toute trempée et ruisselante des malédictions que lui a soufflées ce dernier, beaucoup cependant sont sortis de ce pays, avec un courage dans la guerre et une culture dans les arts libéraux peu ordinaires. Ils ont soit redonné éclat à l’image de leurs ancêtres assombrie par les ténèbres, soit plutôt fait briller leur propre valeur avant celle de leur arbre généalogique, comme je le rapporte dans le premier livre de mes mémoires. J’étais encore enfant que déjà trois maîtres en lettres et bonnes mœurs, parmi lesquels Grégoire Bauler, un prêtre, mon professeur, célèbre dans toute la Souabe par l’intégrité et l’innocence de sa vie, y tenaient chacun une école. Si ce prêtre insulteur avait reçu d’eux son éducation en compagnie de tant d’autres fils d’honnêtes chevaliers, il n’aurait pas jugé nécessaire de mettre en avant sa seule noblesse d’origine, après avoir employé toute sa perversité à parler et à agir contre tant de gens de bien. Il n’aurait pas non plus conservé le train de vie qui convient à un prêtre en vendant aux enchères des biens d’Église ; et, surtout, pour se débarrasser d’une dette et vivre plus richement, il n’aurait pas payé des sicaires pour m’assassiner. Mais, éduqué dans les belles-lettres, la maîtrise de soi, l’humanité et la piété, instruit à célébrer les mystères chrétiens (office auquel, dit-on, il ne s’est jamais employé, bien que vivre et couvert lui aient été assurés chaque jour depuis bientôt trente ans aux frais d’églises épiscopales), il aurait appris à se mesurer à moi non pas avec la vertu de ses ancêtres avec lesquels je n’ai rien à faire, mais avec sa vertu à lui, au lieu de me reprocher stupidement et haineusement des choses dont on peut difficilement s’attribuer le mérite…». Et Widmanstad continue en expliquant que son pays, pour être âpre et rocailleux, n’en est pas moins très fertile en intelligences supérieures, et qu’il espère bien, puisqu’il en est le fils, «enrichir lui aussi l’Allemagne, et même toute l’Europe, de nouvelles connaissances en syriaque et en arabe, pourvu qu’on lui en fournisse les moyens». Jean Aucagne in «Le livre et le Liban»
Christophe Colomb a découvert l’Amérique, c’est une vérité tellement évidente que l’on pense généralement que c’est bien l’Amérique que cherchait le navigateur gênois. On oublie qu’il explorait une nouvelle route des Indes, l’Orient, et qu’il pensait tellement avoir trouvé des Indiens que ce nom est resté aux authentiques américains d’origine ; Colomb n’a pas donné son nom à une Amérique qu’il ne cherchait pas ; il cherchait l’Asie, l’Inde, la Chine lointaine et le mystérieux pays du prêtre Jean. En fait, l’Amérique est la plus extraordinaire erreur qu’ait jamais connue l’histoire, et ses conséquences sont incalculables : l’Occident cherchait l’Orient comme un complément de lui-même, dans une volonté de recomposition de l’antique unité de deux empires jumeaux gravitant autour...