Chaque année, des femmes et des enfants du sud du Soudan sont enlevés et emmenés dans des tribus arabophones où ils sont mariés de force ou mis au travail, sur fond de guerre civile entre le Sud chrétien et animiste et le Nord arabo-musulman. Esclavage pour les uns, enlèvements et travail forcé pour les autres, le phénomène fait l’objet de vives controverses quant à sa définition et son ampleur – 200 000 esclaves selon Solidarité chrétienne internationale (CSI), une ONG suisse, 14 000 selon d’autres ONG, quelques milliers de captifs selon l’Onu. Même le régime de Khartoum en reconnaît l’existence puisque – tout en refusant d’employer le mot «esclavage» – il affirme avoir mis en place des mesures pour mettre fin aux enlèvements de femmes et d’enfants. Selon la plupart des ONG, les victimes appartiennent à la tribu Dinka du chef rebelle sudiste John Garang et sont originaires du nord de l’État du Bahr el-Ghazal, non loin de la «frontière» traditionnelle entre le Nord et le Sud. Les esclaves sont enlevés au cours de raids menés par les Baggara, des éleveurs arabophones du Sud Darfour et de l’Ouest Kordofan, qui viennent traditionnellement faire paître leurs troupeaux chez les Dinka à la saison sèche. «Les femmes sont ensuite mariées aux ravisseurs et les enfants servent à surveiller les troupeaux et à travailler aux champs», explique Mike Dottridge, président de l’ONG britannique Antislavery. «De nombreuses femmes sont soumises à des mutilations génitales et les captifs sont souvent islamisés de force et doivent changer de nom», ajoute Martin Dawes, porte-parole de l’Unicef pour le Soudan. Selon des sources locales citées par l’Unicef, 122 personnes ont été enlevées pendant le dernier raid, en janvier 2001, dans la région de Marial Bai. Pour Ahmed Dirdeiry, chef de mission adjoint à l’ambassade du Soudan à Nairobi, l’esclavage et le trafic d’esclaves ont totalement disparu du Soudan depuis les années 1920, après leur abolition. En revanche, explique-t-il, «ces enlèvements sont pratiqués depuis des décennies lors des combats entre tribus, dans le Sud ou dans les zones proches du Sud». Des mécanismes traditionnels permettaient l’échange des captifs, mais la guerre les a interrompus, ajoute-t-il. L’Armée de libération des peuples du Soudan (SPLA, rébellion) tout comme les ONG de lutte contre l’esclavage accusent Khartoum d’avoir délibérément relancé les raids des Baggara, au début de l’actuelle guerre civile en 1983. «Le gouvernement utilise l’esclavage comme un instrument de guerre. Il a armé et soutenu ces tribus en leur disant : tout ce que vous prendrez vous appartiendra», accuse Kosti Manibe, commissaire à l’éducation du Mouvement de libération des peuples du Soudan (SPLM). Largement ignoré dans les années 80, cet esclavage moderne a commencé à être dénoncé à la suite de spectaculaires «libérations d’esclaves» organisées par CSI et relayées notamment par les médias chrétiens américains. L’association affirme avoir racheté par l’intermédiaire de chefs locaux des dizaines de milliers de femmes et d’enfants enlevés, pour environ 33 dollars par esclave, soit le prix de deux chèvres sur le marché local. L’esclavage concerne environ 20 % de la population du Nord Bahr el-Ghazal, estime John Eibner, directeur de la campagne antiesclavage de CSI, affirmant se baser sur des chiffres de responsables locaux. Il s’insurge contre la timidité des Nations unies et des pays européens qui rechignent selon lui à accepter l’ampleur du problème «parce que c’est un sujet tabou, pour ne pas compliquer leurs relations avec Khartoum».
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