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Actualités - Reportages

L’entente de 1943

Issu d’un subtil équilibre entre chrétiens maronites et musulmans sunnites qui permit au Liban de s’inscrire dans le monde arabe tout en gardant son indépendance, le Pacte national va laisser apparaître, avec la naissance d’Israël et le développement économique des années cinquante, l’inconsistance de ses fondements politiques et la fragilité des structures de la société libanaise. À plus d’un titre, le Pacte national de 1943 est intéressant à analyser. Les groupes qui le condamnent, ainsi que ceux qui en font l’apologie, dissertent sur un accord entre deux hommes politiques, au nom de leurs communautés respectives, celles-ci représentant, en principe, toutes les autres communautés du Liban. Historiquement, le Pacte de 1943 fut un accord, jamais signé et rendu public comme tel, entre deux hommes politiques : d’une part Béchara el-Khoury, maronite, chef du Bloc Destour (Constitution), qui devint président de la République ; d’autre part, Riad el-Solh, sunnite, qui devint Premier ministre. Ce fut donc une entente entre un courant maronite favorable à une large ouverture au monde arabe et un courant sunnite, qui, instruit de l’état d’esprit qui s’était dessiné au lendemain du Traité franco-libanais du 13 novembre 1936, opta pour une coexistence avec les chrétiens dans un Liban indépendant, non étranger au monde arabe qui l’entoure. L’histoire du Liban, l’action du Mandat, la composition ethnique et démographique du pays avaient déjà polarisé les Libanais autour de deux tendances fondamentales : D’une part, celle des chrétiens favorables à un rapprochement, à tous les niveaux, avec l’Occident. En dépit du fait que le Mandat fut un état de dépossession et d’exploitation, il n’en comporta pas moins un aspect sécurisant pour les minorités. Loin d’être un barrage, la mer est un lieu qui relie le Proche-Orient, le Liban en particulier, aux différents pays de civilisation gréco-latine. Tout cela permit au Liban de garder un niveau culturel et économique dépassant celui de son voisinage. Loin de déterminer un seul mode de vie, l’unité économique avec la Syrie, l’absence de frontières douanières firent accentuer ce dénivellement économique et renforcèrent l’attachement des Libanais à un État complètement indépendant et à une patrie définitive. Autour de la deuxième tendance se rangeaient les musulmans toujours considérés comme le prolongement culturel et économique du monde arabe. L’appel à l’unité arabe ne cessera pas de caresser leurs rêves. Leur refus de l’Occident est radical. Au lieu d’être un trait d’union, la mer constitue, pour eux, un barrage qu’il ne faut pas ouvrir aux marchandises, de peur qu’elles ne véhiculent des concepts hostiles à leur vie. Dans cette optique, le Liban n’est pas une entité éternelle, mais est, en fonction des besoins et des intérêts arabes, au service de tout courant unioniste. Le Pacte national fut un compromis entre ces deux tendances. Les chrétiens abandonnèrent toute protection extérieure et, en particulier, rompirent avec le Mandat. Les musulmans, de leur côté, renoncèrent à toute tentative d’union avec la Syrie. Le Pacte posa ainsi les fondements d’un État, mais laissa la solution du problème fondamental, celui de l’identité et de l’appartenance nationale, en suspens. Les premiers textes que nous possédons à propos du Pacte ne nous renseignent pas sur les détails de l’accord. Parmi les discours du président Béchara el-Khoury, celui du 7 mars 1944, à l’occasion de la commémoration de la naissance du Prophète, en présence du mufti de la République, retint l’attention. Le Pacte est défini de la façon suivante : «Un engagement sur l’honneur pris par tous les Libanais de toutes les tendances et de toutes les classes en vue de perpétuer une indépendance vraie, une souveraineté nationale, une sauvegarde de la Constitution du pays». L’article 5 de la Constitution libanaise en vigueur consacre le concept de nation libanaise. Béchara el-Khoury utilisa ce concept à plusieurs reprises dans ses discours, dans un contexte et un contenu autres que ceux utilisés par Abdel-Hamid Karamé, leader sunnite de Tripoli, dans sa déclaration concernant le Pacte. Cette déclaration fut connue sous le nom de Pacte de Abdel-Hamid Karamé dans laquelle il parle de nation libanaise sans en préciser le sens et la portée. Pour les musulmans, l’indépendance du Liban est relative et provisoire. Les Arabes sont les frères qu’il faut aider, qu’ils soient persécuteurs ou persécutés. La fraternité dogmatique cimente cet esprit de corps. À la limite, le Pacte national peut être rompu. Il le sera en fait, lorsque l’intérêt de la Umma l’exige. En élaborant le Pacte national, ses deux artisans prirent pour objectifs les points de repère suivants : – «L’indépendance entière et réelle à l’égard des États d’Occident, de tous les États d’Occident. – L’indépendance entière et réelle à l’égard des États d’Orient, de tous les États d’Orient. – Ni tutelle, ni protection, ni préférence, ni situation privilégiée en faveur de n’importe quel État. – La coopération jusqu’à ses plus extrêmes limites avec les États arabes frères. – L’amitié avec tous les États étrangers qui reconnaissent notre indépendance et la respectent». Ce qui s’est passé en fait alors, c’est que le président de la République fut «un maronite à tendance arabe», tandis que le Premier ministre fut «un Arabe à visage libanais». Les présidents de la République après Béchara el-Khoury ne se souciaient pas d’éclaircir la notion de Pacte national. Ils se comportaient comme si l’entente entre les Libanais était une chose évidente au moment où il n’en était pas ainsi. En outre, la pratique du Pacte se limitait au domaine formel beaucoup plus qu’aux données fondamentales en proie à un malentendu toujours grandissant et mortel. D’un autre côté, l’équilibre dans le Pacte ne fut pas un équilibre numérique, c’est-à-dire fondé sur le nombre des ressortissants de chaque communauté. Un tel problème aurait nécessité durant les trente dernières années une série d’ajustements, en dépit d’un manque de recensement général. Le Pacte fut un contrat versant davantage dans le qualificatif. Voilà pourquoi les postes clefs dans l’administration, l’armée et la diplomatie furent confiés à des chrétiens pour ne laisser planer aucune ombre de doute concernant la permanence de l’entité libanaise. Contrairement à la proportion de 6 à 5 relative à la répartition des sièges à l’Assemblée, les fonctions de l’État, en vertu de l’équité dans le Pacte, furent réparties à égalité entre les musulmans et les chrétiens. Aussi cette politique suivie dans l’administration alla, la plupart des fois, contre les normes de la compétence et de l’aptitude. La fonction dans le domaine public se trouva vite entachée par les tensions communautaires. Ce qui porta les communautés à garder intact le nombre de fonctions qui leur revenaient de fait et polarisa mal les chefs religieux autour des candidats à ces fonctions. Au lieu d’être les cartes d’un devoir civique et national, ces dernières devinrent des marchandises soumises aux lois de l’offre et de la demande. En effet, l’État mis en place en 1943 semblait contenir le germe de son échec. Il avait été placé dans une dynamique d’équilibre précaire. Un rien pouvait le rompre. Un autre rien ne semble pas suffire pour le remettre sur la bonne voie. Beaucoup de revendications s’interposèrent entre la rupture de l’équilibre et sa remise en place. Contestation L’évolution économique, politique et culturelle ne déboucha jamais sur un consensus national, étant elle-même fondée sur des dissensions communautaires. Le premier signe révélateur de cette contestation fut l’élection, en 1946, d’un grec-orthodoxe, Habib Abou Chahla, à la deuxième magistrature de l’État, poste qui revient à la communauté chiite. En dépit du jeu politique qui motiva le changement, en dépit des clivages féodaux qu’il fit remuer, il n’en constitua pas moins un test révélateur de la possibilité d’un changement graduel des rôles des groupes communautaires dans la hiérarchie politique. Fait curieux, un changement si radical dans les clauses du Pacte ne trouva aucun écho dans les mémoires des hommes politiques de l’époque. Les réactions à ce changement, aussi bien hostiles que favorables, se turent vite. Le phénomène ne se répéta plus. La première fissure dans le Pacte eut lieu en 1954, à l’époque où le Moyen-Orient fut aux prises avec le tourbillon des changements de régime, inauguré en 1949, en Syrie, en vue de rattacher les États de la région par un pacte de défense commune. L’implantation d’Israël en Palestine constitua le prisme déformateur des rapports des pays arabes avec l’Occident. Au Liban, les clivages communautaires furent accentués par les divisions régionales et internationales. Le président de la République avait déjà synchronisé la politique extérieure du pays avec celle des pays arabes alignés à l’Occident. Les chrétiens furent, dans leur majorité, favorables à cette politique qui se trouva en contradiction avec les visées unionistes du président Nasser. Il avait déjà commencé par polariser les énergies, entre autres, celles des musulmans du Liban. En somme, toute tension aiguë au Liban fait rebondir la vérité de ces paroles de Georges Naccache : «Un État n’est pas la somme de deux impuissances, et deux négations ne font pas une nation». Le cataclysme de 1958 en dit long. La politique sociale du président Fouad Chéhab fut très apparente. Il s’agissait, pour l’État libanais, de passer de l’improvisation à la planification, afin de mener à bien une juste répartition du bien collectif et d’éliminer complètement les raisons qui occasionnaient des frustrations à l’une ou l’autre partie de la population. Sous sa présidence, le Pacte fut d’un contenu social qui fut longtemps négligé. Un Pacte national n’est possible qu’avec une planification et donc une répartition équitable du revenu national. Le problème social ne fut plus dissocié du problème politique. Il sert de prétexte et l’on peut alors présenter les réclamations confessionnelles sous un autre aspect. L’une des idées répandues à propos du Pacte est le fait qu’il ait été conclu pour une période provisoire. Passée cette dernière, le Liban se verrait dans sa période d’or, celle de l’intégration nationale complète. Cette idée aurait trouvé son fondement si l’évolution des groupes communautaires en présence s’était faite d’une façon convergente. Leur évolution est perçue en fait à deux niveaux différents : un niveau réel où chaque groupe, replié sur lui-même, ne subit que l’influence de ses propres dogmes et un autre niveau d’interdépendance politique et économique. Taxé d’être provisoire, le système communautaire dure encore au moment où on assiste actuellement aux préludes du procès du Pacte lui-même. Cinquante ans après l’élaboration de ce dernier, les révélations faites par la génération des politiciens de 1943 dénotent un jeu politique tendancieux des partis en présence et un franc machiavélisme dans la construction du futur. La gravité d’une telle situation est qu’elle est perçue – bon gré, mal gré – par certains comme un fait accompli «incontournable». Et d’aucuns renchérissent en affirmant que «les relations privilégiées» qui viennent d’être créées avec la Syrie au lendemain de l’Accord de Taëf constituent pour le Liban «le seul moyen» d’affronter les multiples défis qui pointent à l’horizon. Cette option revient pratiquement à engager, d’office, les Libanais sur la voie d’une politique d’axe régional, et à les contraindre à un mariage forcé qui place le pays à la traîne de son puissant voisin. Admettre de la sorte que le Liban doit être rattaché à la locomotive syrienne revient à remettre en question le fondement même du Pacte national, puisque l’une des deux négations de ce Pacte se trouve ainsi reléguée aux oubliettes. Or, cette célèbre double négation qui fut à la base du consensus interlibanais en 1943 devait servir de point de départ à une consolidation de l’indépendance naissante. Celle-ci se trouve, aujourd’hui, menacée par la conception que certains se font des «relations privilégiées». Pour que le Pacte national soit radicalement et profondément amendé de cette manière, il est impératif qu’un consensus se fasse à ce propos entre les deux composantes socio-communautaires du pays. Car autrement, c’est la raison d’être de l’entité libanaise, et donc son indépendance politique, qui risquerait d’être ébranlée au gré des interférences régionales. Or force est de constater que la signature du traité avec la Syrie ainsi que la nature des rapports actuels entre Damas et le pouvoir libanais sont le fruit non pas d’une volonté nationale et d’un consensus librement exprimés, mais plutôt le reflet d’un équilibre de forces et d’un contexte régional, tous deux conjoncturels. «Le point sur le Liban», Paris 1997
Issu d’un subtil équilibre entre chrétiens maronites et musulmans sunnites qui permit au Liban de s’inscrire dans le monde arabe tout en gardant son indépendance, le Pacte national va laisser apparaître, avec la naissance d’Israël et le développement économique des années cinquante, l’inconsistance de ses fondements politiques et la fragilité des structures de la société libanaise. À plus d’un titre, le Pacte national de 1943 est intéressant à analyser. Les groupes qui le condamnent, ainsi que ceux qui en font l’apologie, dissertent sur un accord entre deux hommes politiques, au nom de leurs communautés respectives, celles-ci représentant, en principe, toutes les autres communautés du Liban. Historiquement, le Pacte de 1943 fut un accord, jamais signé et rendu public comme tel, entre deux hommes politiques :...