Le régime syrien réprime depuis plus de vingt ans les Frères musulmans, mais il laisse s’exprimer un courant islamiste modéré et favorable à la coexistence entre religions. Le chef spirituel de ce courant est le grand mufti, cheikh Ahmed Kaftaro, 86 ans, propulsé sur le devant de la scène en mai lorsqu’il accueillit à la mosquée des Omeyyades de Damas le pape Jean-Paul II devenu alors le premier chef d’Église catholique à visiter un lieu de culte musulman. «C’est grâce à ce courant d’ouverture, représenté par cheikh Kaftaro, que la visite du pape à la mosquée a pu avoir lieu», affirme Mayassar Souheil, directeur du service de presse de l’université islamique Moujammaa Abinnour, fondée par le grand mufti en 1971 à Damas. L’enseignement dans cet établissement de huit étages, qui abrite une mosquée, est assuré en partie par des représentants du courant «rénovateur» qui prend sans timidité le contre-pied des interprétations les plus strictes de l’islam, appliquées en Arabie séoudite et par les taliban en Afghanistan. Un des conférenciers, Mohammad al-Habache, affirme que ce courant n’invente rien et qu’il se contente de «faire renaître une partie de la pensée islamique, boycottée pour des raisons politiques et sociales, mais susceptible d’apporter des solutions adaptées à notre époque». Ainsi, le port du voile intégral par les femmes, les châtiments corporels et le «jihad contre les impies» ne sont pas des préceptes à appliquer partout et en tout temps, estime-t-il. «Les taliban posent le voile (intégral) comme s’il s’agit d’une obligation imposée par le ciel alors qu’il y a d’autres opinions, dont celle d’Abou Hanifa (un des grands juristes de l’islam du VIIIe siècle) qui ne voit pas dans le visage et les bras de la femme des parties tabous», dit-il. «Certains juristes musulmans interdisent de forcer les autres à se convertir par la guerre, pour eux la guerre a pour objectif de se défendre», dit M. Habache, qui dirige le Centre des études islamiques de Damas. Les rénovateurs rejettent, selon lui, le dogmatisme qui consiste à «avoir des positions strictes sur toutes les questions». «Il y a des musulmans qui vivent dans des gratte-ciel, d’autres dans des huttes, certains dans le grand froid et d’autres en plein désert, il faut donc chercher les interprétations permettant aux musulmans d’être en harmonie avec leur temps», fait valoir M. Habache. De même, les rénovateurs plaident pour la tolérance, un sujet important en Syrie où la majorité musulmane sunnite, qui forme près de 75 % des 17 millions d’habitants, coexiste avec des minorités alaouite, druze, chrétiennes et juive. «La pensée que nous propageons est que l’islam reconnaît les autres, nous nous opposons à la position des Frères musulmans, aussi bien au niveau de la pensée qu’au niveau politique», affirme M. Habache. Le régime du Baas, parti panarabe et laïc au pouvoir depuis 1963, a réprimé sans pitié dans les années 80 les Frères musulmans qui avaient perpétré une série d’attentats sanglants à travers le pays. Contrairement aux théologiens de cette confrérie, déclarée illégale, des représentants du courant modéré comme M. Habache publient régulièrement des articles dans la presse officielle. Les islamistes modérés ont en outre reçu récemment un feu vert officiel pour animer des débats ouverts au public, alors que cette autorisation a été refusée jusqu’à présent à un courant de l’opposition nassérienne ainsi qu’au député indépendant Riad Seif, ténor du courant libéral opposé au Baas.
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