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Actualités - Reportages

La jeunesse fait souffler le vent du changement

Ils se promènent en couple, main dans la main, dans les parcs. Ils ont manifesté, il y a deux ans après la fermeture de «Salam», un quotidien réformateur. Elles remontent un peu plus chaque jour leur foulard sur le sommet du crâne, laissant apparaître la naissance voire la moitié de leur chevelure. Ils s’amusent, ils sont avides de liberté. «Ils», «elles», se sont les jeunes Iraniens, ceux à qui Khatami doit ses deux victoires électorales, ceux qui font souffler le vent du changement sur la république islamique. Soixante pour cent de la population iranienne a moins de trente ans. Une proportion énorme de la nation qui est née avec ou n’a que peu de souvenirs de la révolution islamique. Aujourd’hui, avec les femmes, ils sont le principal soutien des réformateurs, qu’ils ont menés au pouvoir en espérant voir la société évoluer. À l’issue du premier mandat Khatami, ils sont certainement un peu déçus, mais ne perdent pas espoir. Déçus essentiellement par la situation économique du pays. Avec un taux de chômage officiel de 13 pour cent, mais qui voisinerait, selon des estimations officieuses, les 30 % de la population active, leur diplôme n’est souvent bon qu’à orner les murs de leur chambre. Amir, diplômé en ingénierie aéronautique, a 23 ans. Il cherche un emploi depuis des mois, en vain. «En ce moment, je postule pour un poste qui correspond à mon diplôme. Mais on ne me propose que 100 dollars par mois. Je ne peux rien faire avec 100 dollars par mois». Alors Amir, comme la plupart des jeunes, a commencé à remplir les formulaires pour émigrer au Canada, aux États-Unis ou en Europe. Et en attendant, car les démarches sont extrêmement longues pour les Iraniens, il suit des cours pour devenir guide touristique. «Actuellement, c’est le seul moyen pour moi de survivre». Amir n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Pourtant, il a voté Khatami à la dernière élection présidentielle. Pourquoi ? «Car il est le “moins pire”, et il faut reconnaître que la situation s’est bien améliorée sous son premier mandat, notamment en terme de liberté pour les jeunes». Les jeunes Iraniens ont voté Khatami pour la continuité. Ils sont déçus mais ne veulent pas de rupture, pas de clash. «La jeune génération est beaucoup plus réaliste que l’ancienne, qui était plus utopiste et voulait faire la révolution pour créer une société sans classes. Contrairement aux années soixante et soixante-dix marquées par les idéologies révolutionnaires, les décennies suivantes ont été marquées par l’influence du modèle démocratique. C’est en voyant ce modèle qui se propage à travers le monde que les jeunes Iraniens d’aujourd’hui ont grandi», explique Amir Nikpey, professeur en cycle doctoral. «Les jeunes sont également fascinés par le modèle américain et les symboles de la culture américaine. Mais, n’ayant pour seules sources d’informations que les séries télévisées qu’ils captent grâce au satellite, ils ont une fausse image de la société US», ajoute M. Nikpey. Crise identitaire Cette attraction pour le modèle américain, Morteza Monadi, professeur de sociologie qui a relevé pendant deux ans les témoignages de jeunes gens entre 15 et 25 ans, en trouve l’expression dans l’enthousiasme suscité par le film Titanic dont les copies vidéo piratées ont littéralement inondé la république islamique. «L’engouement des jeunes Iraniens pour ce film révèle l’ampleur de la culture latente dont ils sont imbibés», explique M. Monadi. Une culture en contradiction avec les valeurs ou les modèles défendus par le régime. Depuis la révolution de 79, parler d’amour est tabou, les acteurs des films sont souvent volontairement laids et l’ambiance générale est à l’antiaméricanisme. Titanic est à l’opposé de ces trois tendances. «L’accueil des jeunes Iraniens au film “Titanic” est un indice de leur crise identitaire. Les jeunes Iraniens sont perdus entre la culture occidentale et leur propre culture», indique M. Monadi. Consultant auprès des jeunes, il a touché de près ce problème. Un jour, lors d’une consultation, il découvre dans la chambre d’une jeune fille un poster de Madonna sur le mur. «Je lui ai demandé si elle aimait Madonna. Elle s’est exclamée “oui !”. Puis, je lui ai demandé si elle aurait aimé être à sa place, après lui avoir glissé au cours de la conversation que Madonna avait tourné des films porno. Elle a hésité, car elle a bloqué sur cette image de prostituée. Cette jeune fille se donne à moitié à Madonna, et à moitié aux valeurs de société iranienne, elle ne se donne donc jamais entièrement à un système de valeurs, ce qui la rend malheureuse». Autre cas, un garçon lui demande pourquoi l’Occident et surtout les États-Unis sont qualifiés de Grand Satan alors qu’il voit chaque jour aux informations que les scientifiques occidentaux font de nouvelles découvertes qui peuvent sauver des vies. Cette crise d’identité engendre une multitude de problèmes. Ainsi Amir Nikpey relève l’existence de points de rupture au niveau de la religion : «Les jeunes ont tendance à rompre avec la religion de leurs parents. Ils revendiquent une autre interprétation de l’islam». Si les jeunes Iraniens ont tendance à manifester un certain anticléricalisme, là encore, ils ne souhaitent pas un changement radical du régime car ils ne sont pas prêts à payer le prix d’un tel bouleversement. Pour parvenir à leurs fins, ils préfèrent soutenir les réformistes dont ils sentent qu’une aile commence à exprimer les mêmes préoccupations qu’eux. Autre source d’autorité que les jeunes rejettent, celle des parents. «Les enfants ne veulent plus seulement devoir, ils veulent des droits. On note ici un parallèle entre les femmes et les jeunes, qui se retrouvent sur ce désir d’affirmer leurs droits», explique M. Nikpey. Si les jeunes revendiquent plus de droits, leur action au sein de la société passe par des canaux individuels. «La jeunesse dans l’ensemble n’est pas politisée. Un maximum de 15 pour cent des étudiants doivent être syndiqués, affirme M. Nikpey. Mais s’ils ne sont pas politisés, ils pratiquent des activités culturelles, et en Iran, ces activités se politisent très vite. Une pièce de théâtre interdite, par exemple, devient rapidement un problème politique». À noter également, une différence entre les revendications des filles et des garçons. «Les jeunes filles ont plus de revendications car elles sont plus réprimées. Les garçons peuvent plus facilement sortir, voyager», explique M. Nikpey. Mais le vent de changement est déjà perceptible en Iran, puisque, pour la troisième année consécutive, les filles réussissent mieux leurs examens d’entrée aux universités que les garçons. 60 % de filles contre 40 % de garçons, et chaque année la tendance s’accentue. «Les jeunes filles pensent que les études universitaires peuvent être une ouverture pour entrer dans la société et échapper au poids de la famille et de la maison. Les filles ont aussi compris l’importance d’occuper des postes politiques. Mais comme les portes sont encore trop fermées, elles s’attaquent au domaine économique de manière de plus en plus volontariste. Deux de mes étudiantes ont par exemple créé une société de graphic design», explique M. Nikpey. Sous le voile, sous les interdits et les contraintes, les jeunes Iraniens demeurent avant tout des jeunes gens, similaires à tous leurs camarades qui peuplent la planète. Épris de liberté, espérant un bel avenir. Si leurs revendications sont multiples, un emploi, le droit de voir son ami(e) comme ils l’entendent, la fin du voile, la liberté d’expression, elles pourraient être résumées par cette phrase de Morteza Monadi : «Les jeunes Iraniens veulent simplement que les années de tristesse laissent place à une ère de gaieté».
Ils se promènent en couple, main dans la main, dans les parcs. Ils ont manifesté, il y a deux ans après la fermeture de «Salam», un quotidien réformateur. Elles remontent un peu plus chaque jour leur foulard sur le sommet du crâne, laissant apparaître la naissance voire la moitié de leur chevelure. Ils s’amusent, ils sont avides de liberté. «Ils», «elles», se sont les jeunes Iraniens, ceux à qui Khatami doit ses deux victoires électorales, ceux qui font souffler le vent du changement sur la république islamique. Soixante pour cent de la population iranienne a moins de trente ans. Une proportion énorme de la nation qui est née avec ou n’a que peu de souvenirs de la révolution islamique. Aujourd’hui, avec les femmes, ils sont le principal soutien des réformateurs, qu’ils ont menés au pouvoir en espérant voir...