«Il y a ceux qui soutiennent Khatami contre vents et marées, quel que soit son bilan, et ceux qui le rejettent violemment. Je suis entre ces deux camps. Le premier mandat Khatami a eu des effets positifs, mais il doit être critiqué. En tant qu’intellectuel, il est de mon devoir de le faire». Pour la pérennité de sa tranquillité au sein de la société iranienne, nous l’appellerons Ali. Intellectuel ayant vécu et travaillé à l’étranger avant de rentrer en Iran car il avait un message à faire passer, il propose une autre analyse de la situation politique et économique en Iran. Quelles sont les différences entre le scrutin de 1997 et celui de 2001 ? «En 1997, explique Ali, la droite était déjà au pouvoir et très sûre d’elle. Tout le monde pariait à l’époque sur la victoire des conservateurs qui bénéficiaient du soutien du guide, des grands médias et de l’argent du Bazar. La gauche, elle, cherchait un candidat uniquement pour ne pas être absente de l’élection, mais n’envisageait pas de gagner. Quand Khatami a été désigné, personne ne le connaissait d’ailleurs. «Mais après les huit années Rafsandjani, et toutes ses promesses de reconstruction non tenues, la désillusion était totale au sein de la société. Sur le plan économique, la situation était catastrophique. Sur le plan politique, les espoirs soulevés par celui que l’on appelait en 1989 “Monsieur pragmatique” étaient complètement déçus. Rafsandjani avait promis l’instauration d’une politique culturelle, une simplification des rapports entre hommes et femmes et semblait porter un autre regard sur la plupart des sujets tabous. Mais en fin de compte, sa politique n’avait rien de culturel ou de social et tout du réactionnaire. De la population émanait un énorme besoin de changement. «Pourquoi ce vote massif pour Mohammad Khatami ? Uniquement parce qu’il n’était pas le candidat officiel. Les Iraniens n’ont pas voté “pour l’amour d’Ali, mais par haine de Mohavi” pour reprendre une image de l’islam. «Car qu’offrait en réalité Khatami ? Son programme était on ne peut plus vague. Les Iraniens n’ont pas voté pour quelque chose qu’ils connaissaient, mais contre quelque chose qu’ils n’avaient que trop connu durant huit ans. D’où ce “Great No”, comme l’a titré un magazine au lendemain de l’élection, contre l’establishment religieux et non un “oui” à Khatami. Il faut également souligner le rôle essentiel qu’a joué Rafsandjani pour l’élection de Khatami. Sans Rafsandjani, Khatami n’aurait pas été élu selon moi. Quelque temps avant le scrutin, Rafsandjani lance le Parti de la reconstruction et ouvre un débat sur une modification de la Constitution qui lui permettrait de se présenter pour un troisième mandat. Le Parti de la reconstruction ouvre plus de 400 bureaux dans tout l’Iran pour sensibiliser la population. Mais, le projet ne passe pas. Rafsandjani met alors à la disposition de Khatami ces 400 centres, une aide inespérée pour ce candidat inconnu. En outre, lors de la prière du dernier vendredi avant le scrutin, Rafsandjani a publiquement dénoncé toute tentative de fraude lors de l’élection. Or à ce moment, les chances de Khatami commençaient à apparaître et la droite avait lancé un projet de fraude à très grande échelle : quelque 10 millions de voix. Après les menaces de Rafsandjani, les fraudes ont été limitées à quelque 2 ou 3 millions de votes. Un service inestimable rendu à Khatami». Une droite dispersée «Aujourd’hui, en 2001, la droite est dispersée, apeurée. Une bonne partie des candidats à la présidentielle, que l’on pourrait rassembler sous le qualificatif de “droite raisonnable”, est déjà en route vers Khatami. Mais, cette fois-ci, la droite a tiré les leçons du scrutin de 97 et ne veut pas donner aux Iraniens une chance de choisir entre blanc et noir. La droite a compris l’absolue nécessité d’éviter de reproduire le schéma manichéiste de 1997. C’est pour cela qu’elle n’a nommé aucun candidat phare qui pourrait être assimilé au grand Satan par une population en mal de bouc émissaire pour expliquer ses malheurs. Pour esquiver le coup qu’ils avaient reçu en 97, les conservateurs ont donc aligné plusieurs candidats. «En ce qui concerne le bilan de la gauche, on doit critiquer le manque de passage à l’acte. Elle a certes des excuses. Un quotidien iranien a établi que les conservateurs étaient parvenus à provoquer une situation de crise politique tous les neufs jours durant le premier mandat de Khatami ! Mais pour être tout à fait honnête, il faut aussi reconnaître que le projet de réformes de Khatami présentait de larges zones d’ombres et de grands manques. «Voilà pourquoi la campagne de 2001 n’a rien à voir avec celle de 1997. Il y a quatre ans, la ville était en effervescence à la veille du scrutin. Aujourd’hui, la rue est calme, les manifestations sont plutôt rares, et à quelques jours du scrutin peu de tracts sont distribués. Le sentiment des électeurs à tendance réformistes a également totalement changé. En 1997, l’élection de Khatami était un challenge, un défi pour un peuple militant. C’est pour cela que le “Great No” a eu un tel rayonnement. En 2001, Khatami joue sur la corde sensible de la population. Lors de l’annonce de sa candidature, il a exposé au public son désarroi, il a même et surtout pleuré. Les électeurs lui apportent leur soutien car ses larmes traduisent à quel point il a été oppressé lors de son premier mandat. On pourrait parler d’un vote “compatissant” face à un vote militant en 97». Pourquoi les réformes ont-elles échoué ? «Khatami est arrivé au pouvoir sans réel projet pour une société nouvelle. Les réformateurs en 97 n’avaient aucune idée sur la nature de la réforme à entreprendre : quoi, jusqu’où, à quel rythme ? Toutes ces questions, ils ne se les sont pas posées. Bien sûr, on ne pouvait leur demander de tout prévoir dès le début, on apprend toujours avec le temps, mais il fallait au minimum une idée générale sur la question, ce qui n’était malheureusement pas le cas. Et cela était le véritable talon d’Achille des réformes. La grande question est d’ailleurs de savoir si le régime islamique est réformable ou non. Ali Chariati, un grand penseur religieux iranien décédé juste avant la révolution a dit : “Si vous voulez détruire une idée, défendez, la de la pire manière”. Voilà exactement ce qui s’est passé en Iran. Car l’idée d’un changement nécessaire du régime a d’abord été lancée par les modjahidine et défendue d’une manière puérile. «L’idée d’un changement de régime a en conséquence été longtemps altérée. Avec Khatami, l’idée a été remise à l’ordre du jour, mais l’impasse dans laquelle est tombée le gouvernement n’est pas un signe positif. Khatami représente la chance du régime de s’améliorer, il est la raison d’une théocratie qui veut se réformer. S’il est élu vendredi, ce qui sera assurément le cas, il aura quatre années supplémentaires pour prouver que le régime est réformable. S’il échoue, la porte sera ouverte au renversement du régime». Place libre aux mollahs N’y a-t-il pas eu de progrès lors du premier mandat de Khatami ? «Attention, on ne peut nier qu’il y a eu des progrès dans la vie des Iraniens sous Khatami. Mais ces changements ne sont pas dus à Khatami mais à la volonté du peuple iranien. Khatami n’est qu’un effet de la volonté du peuple de faire évoluer la société, il n’est pas la cause de cette évolution. Les jeunes et les femmes sont surtout à l’origine des changements. Des étudiants ont donné leur vie pour ces évolutions. Il faut reconnaître à Khatami d’avoir certaines qualités, la patience, le refus des excès, qui ont bien accompagné ce mouvement. Il y a aussi une raison plus profonde à ces changements : la société iranienne est fondamentalement laïque. La religion fait partie de notre culture mais notre société n’est pas religieuse». Mais ne parle-t-on pas de révolution islamique ? «On parle énormément de révolution islamique, mais cette idée est ridicule. La révolution iranienne n’est pas une révolution islamique. À la fin des années 70, la politique de développement du régime du chah était en faillite totale. Le chah devait tomber de toutes les manières. L’opposition est d’abord montée du milieu universitaire iranien. Les mollahs n’ont investi la scène que parce que les intellectuels n’ont pas fait leur travail, parce qu’ils n’ont pas été capables de proposer un projet de société alternatif à celui du chah. Les intellectuels iraniens ont laissé la place libre aux mollahs. Le “mérite” de la révolution ne revient donc absolument pas aux mollahs mais incombe à l’erreur des intellectuels». Pourquoi les intellectuels ont-ils failli ? «La plupart des intellectuels iraniens étaient attachés au parti Toudeh, un parti communiste. Ils se sont concentrés sur l’aspect anti-impérialiste et ont décidé qu’ils fallait aider ceux qui permettraient la chute du chah. Par la suite, le terme de révolution islamique n’a cessé d’être répété et les intellectuels n’ont pas fait l’effort d’élaborer un contre-discours. Par force de répétition, nous sommes arrivés à une acceptation du discours dominant et du terme de révolution islamique. Or, le devoir des intellectuels iraniens est d’avoir un regard critique sur les choses. Là réside la grande faillite de notre société».
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