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Actualités - Chronologies

TRIBUNE DU DISQUE - Bach rendu à sa quintessence

À une exception d’interprète près, qui ne retentit pas trop sur l’ensemble, cet enregistrement de la Passion selon St-Matthieu par Karajan, réalisé en 1973, est un acte d’une importance extrême pour la juste compréhension de Bach en notre temps. Bach et la transcendance : c’est cela, le véritable problème posé par cette musique, qu’on a si souvent «humanisé» à tort et à travers, sans penser que lorsque Bach écrivait ad majorem Dei gloriam à la fin de chacune de ses partitions, ce Dieu et cette gloire avaient pour lui une stricte réalité. C’est pourquoi le défaut majeur de cet enregistrement réside dans l’interprétation «humaine, trop humaine» de Jésus par Dietrich Fisher-Dieskau. Que Karajan l’ait laissé faire, c’est, dans une certaine mesure, compréhensible ; non pas à cause de la qualité de «vedette» de chanteur, mais parce que une fois choisi, celui-ci devait être pris comme il est, à savoir comme un «théâtral» avant tout, pour qui Jésus de la Passion est un «rôle» comme ceux qu’il joue à la scène, un rôle très poignant, très humain, le rôle d’un homme qui souffre et qui se plaint. Et, certes, Jésus a voulu être un homme aussi ; mais dans une vision naturellement métaphysique comme celle de l’œuvre de Bach, cet homme ne doit jamais faire oublier qu’il est Dieu. C’est ce que Fisher-Dieskau fait constamment. Christa Ludwig, elle, chante aussi ses airs d’une façon très subjective et très humaine. Mais elle a ce droit, à condition de ne pas exagérer et, heureusement, elle n’exagère pas, elle garde la juste mesure de ce que doit être l’expression des sentiments dans une œuvre de ce style. Cette expression lui est dévolue, car elle n’est qu’un membre de la communauté des hommes, qu’elle représente toute entière lorsqu’elle se fait entendre seule. Évidemment, la perfection à cet égard est Gundula Janowitz. Pour une fois, le cliché sur la voix d’une «angélique pureté» retrouve toute sa force avec elle. Ajoutons l’admirable simplicité de style qui nous fait, chaque fois qu’elle intervient, entrevoir le ciel. Dans ce drame surnaturel de la Passion, sa voix représente celle de l’amour. Elle dit l’amour de Dieu pour sa créature, l’amour qui transcende tout, qui efface miraculeusement toute l’imperfection humaine, et aussi la souffrance de Dieu fait homme. «C’est par amour que le Sauveur veut mourir pour nous», chante-t-elle au moment suprême de l’œuvre, et c’est toute l’explication du mystère où Bach nous fait pénétrer, humblement. Humblement : car toute cette musique est humilité. Le génie de Bach a consisté à rendre cette humilité signifiante. C’est en s’effaçant devant le mystère de Dieu et celui de la Passion que son génie éclate. Humblement : c’est ainsi qu’il dirige l’œuvre. Son objectivité, devant la partition, est extraordinaire. Il ne fait rien d’autre que ce qui est écrit, avec une exactitude d’orfèvre ; et c’est de cette exactitude, de cette rectitude que sourd la beauté, que naît le sublime. Son orchestre, ses chœurs : c’est céleste au sens propre du terme. Et même les passages les plus dramatiques, les chœurs d’action, qui s’opposent aux chorals, ne dépassent jamais un certain niveau de puissance, de violence ; comme si l’humanité qui s’exprime là, dans son ignorance et son injustice, avait quand même, au fond d’elle-même, un savoir, dilué dans les brumes du subconscient, de ce qui, en réalité, est en jeu. Peter Schreier en Évangéliste vous tire les larmes des yeux et Walter Berry a la voix qu’il faut. Grâce à l’humilité de Karajan, source première de son pouvoir de chef, cet enregistrement réalisé 30 ans plus tôt n’a pas pris une seule ride.
À une exception d’interprète près, qui ne retentit pas trop sur l’ensemble, cet enregistrement de la Passion selon St-Matthieu par Karajan, réalisé en 1973, est un acte d’une importance extrême pour la juste compréhension de Bach en notre temps. Bach et la transcendance : c’est cela, le véritable problème posé par cette musique, qu’on a si souvent «humanisé» à tort et à travers, sans penser que lorsque Bach écrivait ad majorem Dei gloriam à la fin de chacune de ses partitions, ce Dieu et cette gloire avaient pour lui une stricte réalité. C’est pourquoi le défaut majeur de cet enregistrement réside dans l’interprétation «humaine, trop humaine» de Jésus par Dietrich Fisher-Dieskau. Que Karajan l’ait laissé faire, c’est, dans une certaine mesure, compréhensible ; non pas à cause de la...