L’histoire de sa vie ressemble à un conte des temps modernes, avec ses défis, ses victoires, ses pertes et ses bonheurs. Reste une histoire simple à partager, pour le bonheur de se souvenir, relatée avec l’accent venu de très loin et la voix mélancolique du conteur, les mots de l’auteur et les émotions de l’héroïne, l’ambassadrice du tricot, qui n’a rien perdu de son charme, Madame Anna-Maria Malek. L’histoire commencerait en 1935, lorsque débarquait au Liban une jeune Polonaise née à Budapest, d’un père descendant de la famille royale polonaise et d’une mère yougoslave. Mademoiselle Anna-Mariana de Kieszkowska venait découvrir les charmes d’un Orient qui la fascinait. Coup de cœur immédiat pour la Suisse du Moyen-Orient et, dans le désordre, peut-être, coup de foudre immédiat pour un jeune Libanais, Fouad Malek. «Nous nous sommes mariés le 5/5/1935», confie Anna-Mariana. Anna-Maria pour les intimes, amis et anciens clients, se souvient encore de tous les détails, toutes les émotions de sa vie. Le temps, qui a déposé sa poussière invisible partout, n’a en rien altéré la mémoire de notre hôte. Ici, au cœur d’Achrafieh et dans cette vaste maison où elle vécut les plus belles années de sa vie, les objets, les tableaux, les albums – où toutes les photos se souviennent – ont retenu les couleurs pour raconter plus tard l’histoire du tricot, l’histoire de cette étrangère qui cherchait son identité et sa place dans un pays encore distant. La dame de Jounieh L’histoire se poursuit dans les années cinquante, dans un Liban qui brillait par sa beauté et son insouciance, avec l’ouverture d’une première boutique, Ballerina, qui vendait d’abord des pointes de ballerine, avant de se transformer et accueillir les premières créations d’Anna-Maria, une première robe, «une robe grise, que j’ai conçue pour moi et qui fut entièrement exécutée à la main, à l’occasion d’un dîner chez le directeur de la Tapline. Il faut dire que nous étions alors souvent invités, mon mari et moi, par des groupes d’Américains qui vivaient et travaillaient au Liban». Ces dames qui ont apprécié l’élégance de Madame Malek en demandent autant, pour elles. L’atelier se trouvait dans une vieille maison à Jounieh, Anna-Maria sera d’ailleurs surnommée «la dame de Jounieh». «Cinq jeunes filles de “bonne famille” y travaillaient. Je choisissais le point ; elles exécutaient». Le succès aidant cette femme décidée, dynamique, avide de se lancer des défis, de véritablement s’imposer, la première boutique sera suivie par une seconde en 1958, installée à la rue de Phénicie. Les ouvrières passent de cinq à une centaine. «C’était alors honteux pour une femme d’avoir sa propre boutique. Nous l’avions donc appelée “Ballerina, Malek et compagnie”». On y découvrait ses différentes créations, retrouvées dans les plus grandes soirées de la capitale, où se mêlaient des textures et des modèles traditionnels, une «haute couture du tricot», soulignant la beauté et l’élégance naturelle des dames venues afficher leur beauté, leur jeunesse. On les découvrait aussi dans les défilés de mode, les premiers dans leur genre, conçus et réalisés par Anna-Maria. «Mon premier défilé a eu lieu le 5 décembre 1961, à l’hôtel “Alcazar”, au profit des Catholic Woman’s Guild Association. J’ai beaucoup travaillé pour des œuvres de bienfaisance». Les photos en noir et blanc sont là, ressorties par l’hôtesse, impatiente de tout montrer et de tout raconter, la beauté des mannequins, hommes et femmes, la perfection de l’ouvrage, son exigence et son bonheur, lorsque le travail est enfin accompli. Les défilés se feront de plus en plus régulièrement. Anna-Maria exporte ses œuvres dans les plus grands magasins du monde, et jusqu’à Chicago, Boston, Londres, Francfort, Vienne et Hong Kong. Ses collections défilent dans toutes ces capitales avant de s’y vendre. «J’ai même habillé Madame Kennedy et Madame Nixon ! Leurs couturiers ont utilisé mes tissus pour en faire des robes». Elle aura surtout habillé notre Georgina Rizk lors de l’élection de Miss Univers. «Nous étions à Houston pour un défilé. Georgina, qui était donc Miss Liban, faisait partie des mannequins qui défilaient pour moi. Le lendemain, arrivée à Miami pour le concours de Miss Univers, elle s’aperçoit que le Liban n’avait pas envoyé de robe !». «Shéhérazade» lui ira comme un gant, «elle a eu beaucoup de chance ! Ma tenue était assez dénudée, en mousseline et tricot. Elle était très belle». L’univers approuvera. Durant plus de trente ans et jusqu’en 1995, date de son dernier défilé organisé au Summerland, AMM partagera avec la même énergie sa passion, tout comme elle le fait aujourd’hui, en dévoilant des robes du passé, rien que pour nous. «Ces robes font partie de la collection privée de Madame Schoucair». Des robes magnifiques, toujours d’actualité, ressorties pour cette rencontre et dont se dégage un parfum particulier, celui des souvenirs précieux. Défilé imaginaire de robes sans mannequins. Il suffirait pourtant de cligner légèrement les yeux pour être transporté dans d’autres lieux, entendre des musiques, mélodies du bonheur, et regretter cette splendeur d’antan. Et lorsque la musique s’arrête, que les robes retrouvent leur place sur leurs cintres, on se prend à rêver d’un musée à venir où le visiteur admirerait toutes les créations de Madame Malek en retrouvant, heureux, le temps perdu.
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