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Actualités - Opinions

OPINION - Liban et communautés, une même histoire

À quelques mois de la tenue du prochain sommet de la francophonie à Beyrouth (octobre 2001) sur le thème du dialogue des cultures, le pays est toujours en proie à un dialogue de sourds. Malheureusement le thème du sommet nous importe moins que l’événement ponctuel en soi puisque nous allons par la suite recevoir le prochain sommet des chefs d’État arabes en 2002 et tant qu’à faire… Or, nous avons beau recevoir les 55 chefs d’État francophones, puis les 21 chefs d’État arabes et tous les dirigeants du monde, nous avons beau organiser des rencontres internationales et régionales sur notre sol, le problème du Liban demeure structurel et non conjoncturel et si nous ne sommes pas parvenus à une véritable entente nationale, c’est que nous ne parvenons ni à nous entendre ni à nous écouter. 150 000 morts que nous n’avons pas encore décemment enterrés, que nous n’avons pas assez pleuré auraient dû nous entraîner à un débat plus en profondeur autour de notre identité pluriculturelle (d’où le thème du sommet «Dialogue des cultures») et de son adéquation au système politique. Et ne pouvant changer le système politique confessionnel, peut-être faudrait-il réfléchir sur notre identité pluriculturelle, comment la définir historiquement et géographiquement, comment l’établir, la reconnaître, la diffuser, l’enseigner, la renforcer. Un pays ne peut continuer à vivre avec une telle méconnaissance ou négation de sa propre identité. Cette exception libanaise n’est pas censée être uniquement une répartition des pouvoirs mais un véritable partage, une mise en commun de valeurs culturelles. Envisager la dimension culturelle de la religion et reconnaître à chaque communauté le droit à sa propre culture et le devoir de reconnaissance et de respect de celle des autres. Reconnaître l’apport culturel de chaque communauté libanaise. Hélas, c’est toujours le politique et l’économique qui priment dans un pays en voie de développement (...). Certes il est très difficile pour un Libanais de revendiquer une identité dans la différence et nous restons au Liban dans cette ambiguïté de l’identique et du différent, de l’appartenance communautaire et de l’appartenance nationale sans parachever l’une ou l’autre jusqu’au bout. Le Liban n’est pas uniquement au croisement des chemins, des cultures, mais également au croisement des discours politiques. Et plutôt que de se maintenir complaisamment dans cette politique de l’autruche et d’amnésie traumatique qui vise à répéter obsessionnellement les mêmes schémas essayons à titre d’exemple d’examiner les faits récents : Durant la même quinzaine, nous avons eu le discours du R.P. Abou, recteur de l’Université Saint-Joseph, université jésuite francophone par excellence, et le retour de sa béatitude le cardinal Sfeir, patriarche des maronites, de sa tournée politique d’Amérique jalonnée de discours. Tous les deux réclament le retrait syrien (...). Les deux discours sont, certes, différents dans leur structure et leur orientation même si la demande est la même. L’un est réprobateur (le RP Abou), l’autre consensuel (le patriarche), l’un antitutelle (le RP Abou), l’autre essayant de rester sous le plafond du Taëf et des institutions (...). C’est la même foule qui s’est déplacée jadis à la Quarantaine, à Baabda, à Mayfouk, à Bkerké, et qui a suivi Béchir Gemayel, Michel Aoun, Samir Geagea et le patriarche. Cette foule est une réalité humaine et politique, et les slogans qu’elle brandit sont dans la confusion du communautaire et du national, c’est cette foule qu’il faudrait essayer de comprendre car elle reflète l’ambiguïté libanaise qui parfois privilégie le communautaire sur le national, parfois le national sur le communautaire, et qui tente de concilier désespérément communautaire et national en les faisant se confondre. Ce sont deux dimensions d’appartenance qui obéissent à deux logiques politiques souvent contradictoires et que le Libanais en les alternant veut faire, de manière forcée, coïncider. C’est uniquement ainsi que nous pouvons comprendre les revirements intempestifs de Béchir Gemayel, Michel Aoun, Samir Geagea, car ils oscillent selon leur positionnement entre communautaire et national à l’image de la foule sincère et engagée qui les a suivis, à l’image de tous les Libanais fratricides et conviviaux. Cette ambiguïté n’est pas propre à la communauté maronite, elle se retrouve aussi chez les autres communautés (...). Le président Amine Gemayel (lui-même comme tous les politiciens libanais dans cette ambivalence du communautaire et du national) a été ovationné par la foule à Bkerké alors que le président Lahoud et le chef maronite kataëb Hage qui prennent le contre-pied de cette logique communautaire/nationale en essayant de lui substituer une politique institutionnelle/nationale sont tous les deux décriés par leur communauté, car elle perçoit leur alliance comme contre nature comme s’ils avaient été récupérés par une autre idéologie ou une autre communauté qui, de toute manière, ne s’identifie pas à eux, car les autres communautés sont elles-mêmes toutes victimes et actrices de cette combinaison dédoublée sinon pathologique du communautaire et du national. Ainsi, pour revenir aux faits, les musulmans libanais en tant que Libanais ne peuvent que reconnaître que les Syriens, même frères, ne sont pas des Libanais et, dans une logique nationale, qu’ils ne peuvent rester éternellement au Liban mais, en tant que musulmans dans une logique communautaire, ils tendront à ne pas s’engager auprès du patriarche maronite, car il leur semblerait troquer la tutelle syrienne contre la tutelle maronite (Howayek 1920, Sfeir 2001 ; la gloire du Liban lui a été donnée, etc.). De même, lors de la libération du Sud, les chrétiens ont certes pavoisé mais avec angoisse selon qu’ils se plaçaient dans une perspective communautaire ou nationale (...). D’ailleurs, cette même ambivalence du communautaire et du national qui crée des alliances contre nature et des volte-face meurtrières ou suicidaires a, elle aussi, gouverné les rapports avec la Syrie des deux côtés, car le pouvoir en place devait gérer conjointement une logique communautaire et une logique nationale au sein d’une dictature militaire idéologique communautaire héréditaire. Au Liban, toutes les communautés vivent à leur manière cette ambivalence. C’est chez les sunnites qu’elle est la plus flagrante, car elle avait un prolongement communautaire transnational (à travers le nassérisme et la résistance palestinienne). Chez les druzes et les grecs-orthodoxes, elle fut communautaire/idéologique, une manière comme une autre d’établir des liens à l’extérieur des frontières et de revendiquer le pouvoir vis-à-vis des autres communautés qui les excluent. Tous les leaders politiques libanais vivent cette ambiguïté de leur appartenance communautaire (et au sein de la communauté familiale) et leur appartenance nationale, et ils ont le choix soit de les assimiler (tous les Libanais pensent comme ma communauté) soit de les scinder (ma communauté s’égare et je ne m’y identifie pas) au risque de se faire désavouer ou de tenter d’établir une dictature de l’institution qui n’a pas pu jusqu’à maintenant fonctionner pleinement au Liban (général Fouad Chéhab et dans une moindre mesure général Lahoud), car seuls les représentants communautaires sont légitimes pour la survie du système politique (d’où le positionnement du fils et du gendre du président par rapport à Bkerké et au système électoral). Voilà pourquoi nous continuons à tanguer inlassablement entre confessionnalisme et tentative de dictature, essayant de préserver le système confessionnel (qui préserve les communautés) que nous appelons à tort démocratique, dans un système partiel et répressif de services de renseignements que nous appelons institutionnel (qui préserve l’unité nationale). Ne pouvant changer le système politique et étant le pays du dialogue des cultures, nous devrions peut-être renforcer notre identité pluriculturelle dans un système unitaire pour qu’elle ne soit pas récupérée par l’ambivalence du discours politique. Pour bien préparer le sommet du dialogue des cultures, il faudrait peut-être expliquer que le Liban multicommunautaire n’est pas uniquement confessionnel mais pluriculturel : il faudrait expliquer le rapport des maronites avec les croisés et saint Louis en 1250, les capitulations de François Ier de 1535, les missionnaires qui ont diffusé la langue française qui a abouti à la francophonie du Liban, le rapport des grecs-orthodoxes avec la Syrie byzantine, celui des sunnites avec la Syrie omeyyade et ottomane, celui des chiites avec les empires arabes omeyyade et abbasside et leur lien avec la Perse, celui des druzes avec les fatimides d’Égypte (et leur sagesse issue de la Grèce et de l’Égypte). Reprendre historiquement l’apport culturel de chaque communauté (...). Expliquer le passage du Liban-cités phéniciennes aux confins des empires au Liban des 17 communautés des 3 religions monothéistes et de leurs schismes. Expliquer culturellement les communautés. Les communautés étant incontournables politiquement et culturellement : l’histoire du Liban est l’histoire des communautés. Sinon de quel dialogue s’agit-il ? Seule l’identité pluriculturelle pourrait être un terrain d’entente, sinon ce ne sera pas le dialogue des cultures, mais un dialogue de sourds. Bahjat E. RIZK Association pour la culture libanaise
À quelques mois de la tenue du prochain sommet de la francophonie à Beyrouth (octobre 2001) sur le thème du dialogue des cultures, le pays est toujours en proie à un dialogue de sourds. Malheureusement le thème du sommet nous importe moins que l’événement ponctuel en soi puisque nous allons par la suite recevoir le prochain sommet des chefs d’État arabes en 2002 et tant qu’à faire… Or, nous avons beau recevoir les 55 chefs d’État francophones, puis les 21 chefs d’État arabes et tous les dirigeants du monde, nous avons beau organiser des rencontres internationales et régionales sur notre sol, le problème du Liban demeure structurel et non conjoncturel et si nous ne sommes pas parvenus à une véritable entente nationale, c’est que nous ne parvenons ni à nous entendre ni à nous écouter. 150 000 morts que nous...