Avec «Little Senegal», le cinéaste algérien Rachid Bouchareb retrace l’émouvant voyage d’un vieil Africain à la recherche de ses ancêtres, de la Maison des esclaves, sur l’île de Gorée, jusqu’au cœur de Harlem. Le film commence sur le seuil de «la porte du voyage sans retour», sur cette île de Gorée, au Senegal, d’où partaient les esclaves pour le «nouveau monde». Alloune (Sotigui Kouyate), le guide du musée, décide de faire un pèlerinage à l’envers pour rechercher la trace de ses ancêtres aux États-Unis, une enquête qui va le mener des côtes de Caroline et des aristocratiques plantations du sud jusqu’au quartier de Harlem où vit la communauté africaine, «Little Senegal». Alloune retrouve là son neveu Hassan (Karim Koussein-Iraoré, un Senegalais de Harlem), son amie Biram (Adja Diarra) et Karim (Roschdy Zem), qui cherche à faire un mariage blanc pour avoir des papiers en règle, qui comprennent mal la quête du vieille homme. Alloune finit par retrouver une «cousine», Ida Robinson (Sharon Hope), et par vaincre son hostilité. Il va aider la vieille dame à retrouver sa petite-fille Eileen, une adolescente enceinte et fugueuse. Le réalisateur, né en 1953 à Paris, aborde le thème récurrent de l’émigration sous un jour inédit : la rencontre entre l’Afrique et l’Amérique noire. Une réunion qui n’a rien d’idyllique, avec les préjugés, le sentiment de supériorité paternaliste. Voire le racisme des Afro-Américains à l’égard de leurs cousins d’outre-mer. Un film sincère qui évite les clichés. Rachid Bouchareb évoque à la fois les tensions raciales (une bavure de la police new-yorkaise), l’incompréhension entre deux cultures, l’oppression des femmes, la démission des pères... le vieil Alloune est porteur de valeurs de solidarité familiale, dans une société minée par la violence et l’individualisme. «L’argent est hyper-important dans la communauté afro-américaine, souligne le réalisateur. Quand on me parlait d’éducation, de santé, c’était toujours lié à l’argent. Chez nous, on ne se pose pas la question de savoir si on a de l’argent avant d’avoir un enfant. Chez moi, on était huit enfants, mon père est arrivé en France avec sa valise. C’est pour ça que je fais des films sur l’émigration». Le réalisateur, dont c’est le deuxième film aux États-Unis après Bâton Rouge, ne voulait plus parler de l’émigration économique, «plutôt de la relation très difficile entre les Africains et la communauté afro-américaine. J’ai recueilli beaucoup de témoignages sur les tensions raciales, notamment d’un ami, garagiste à Harlem comme Hassan», dit-il. Rachid Bouchareb a suivi le périple de Alloune en écrivant le scénario et a demandé à certaines des personnes rencontrées, comme la bibliothécaire de Charleston, de jouer leur propre rôle, ce qui donne au film un ton d’une rare véracité. Sotigui Kouyate, acteur panafricain (né au Mali de parents guinéens et burkinabés d’adoption), qui a joué dans Black Mic Mac mais aussi dans le Mahabharata de Peter Brook, incarne avec dignité le vieil homme obstiné. La première américaine du film, une coproduction franco-algéro-allemande, a eu lieu le mois dernier au mythique «Apollo Theater», temple de la musique noire à Harlem.
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