Les médias locaux et étrangers ont évoqué longuement ces dernières semaines la nouvelle crise alimentaire qui menace aujourd’hui la santé du consommateur, à savoir celle suscitée par l’éncéphalopathie spongiforme bovine, ou plus simplement la maladie de la vache folle. Ce dossier a fait l’objet d’un symposium organisé par l’hôpital Notre-Dame des Secours de Jbeil en collaboration avec l’Ordre des médecins du Liban, le syndicat des biologistes, la Société des médecins biologistes et la Société de neurologie. À cette occasion, le Dr Corinne Ida Lasmézas, chercheur au Commissariat de l’énergie atomique en France, et neurologue à Fontenay-aux-Roses, a exposé les résultats des dernières recherches menées dans ce domaine. Rares sont ceux qui ont une idée claire de cette maladie de la vache folle. Les scientifiques eux-mêmes ont maintes fois avoué leur ignorance face à certaines questions concernant ce mal. Et si la science nous apporte chaque jour de nouveaux éléments de réponse, un long chemin reste à parcourir avant de tirer au clair les différents aspects de la maladie et de son vecteur, le prion. Mais pour parer au plus urgent, il convient de répondre à une question qui est sur toutes les lèvres : pouvons-nous oui ou non manger de la viande de bœuf sans danger de finir nos jours quelques années plus tard en ayant l’esprit altéré ? Et qu’en est-il des autres produits bovins tels que le lait par exemple ? D’autre part, nos craintes ne sont-elles pas démesurées et l’opinion publique ne se serait-elle pas emballée quelque peu ? De nouveaux éléments sont venus récemment s’ajouter à nos connaissances relativement restreintes sur cette maladie, et ce grâce en grande partie aux recherches menées par l’équipe française du Dr Corinne Lasmézas. Chercheur au Commissariat de l’énergie atomique et neurologue à Fontenay-aux-Roses, le Dr Lasmézas est auteur de nombreux articles sur le même sujet, et elle a été la première à révéler la transmission intracérébrale du prion au singe. La maladie mortelle transmise de la vache à l’homme porte le nom de «nouvelle variante» de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, pour la distinguer de la variante classique de la maladie. La variante classique est une maladie rare, connue depuis assez longtemps, qui peut être héréditaire ou sporadique, par mutation du gène de la protéine normale humaine, ce qui aboutit à l’encéphalopathie spongiforme par production de protéines anormales dans le cerveau du patient. Jusqu’à présent, 86 cas de la nouvelle variante de la maladie ont été recensés en Grande-Bretagne, ainsi que trois cas en France et un seul cas en Irlande. Les scientifiques estiment que la majorité de la population britannique a été contaminée, étant donné qu’environ un million de vaches malades seraient entrées dans la chaîne alimentaire des humains en Grande-Bretagne. On estime en outre que 136 000 personnes à travers le monde seraient infectées. «Au Liban, 3 à 4 cas sporadiques sont retrouvés chaque année, mais jusqu’à ce jour, nous n’avons aucun cas d’atteinte par la nouvelle variante, qui est actuellement classée comme maladie à déclaration obligatoire», déclare le Dr Kamal Kallab, chef du service de neurologie à l’hôpital Notre-Dame des Secours de Jbeil. Manifestations de la maladie chez l’homme «Tous les patients atteints de la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (nvCJ) manifestent des symptômes avant l’âge de 50 ans, alors que dans la variante classique de la maladie les symptômes n’apparaissent pas avant l’âge de 60-70 ans», précise le Dr Kallab. Les premiers symptômes de la nouvelle variante de la maladie sont à prédominance psychique : une anxiété accompagnée d’une dépression et de fatigue, ainsi que d’une tendance à l’isolement, sont annonciateurs de l’encéphalopathie. Ils sont suivis par une phase d’état neurologique caractérisée par des hyperesthésies (exacerbation de la sensibilité douloureuse) des membres inférieurs, par une ataxie et un syndrome cérébelleux, c’est-à-dire par des troubles de l’équilibre et de la marche. Apparaissent ensuite les troubles de la mémoire qui marquent le début de la démence progressive. Vers la fin de la maladie, il y a une exacerbation des troubles du mouvement et l’apparition de secousses musculaires (myoclonies). Après la pénétration du prion dans l’organisme des ruminants suite à l’ingestion de farines contaminées, il se retrouve d’abord en petites quantités dans l’intestin de l’animal, puis dans les organes lymphoïdes, autrement dit dans la rate, les amygdales, les ganglions lymphatiques et certaines portions de l’intestin (les plaques de Peyer). Le prion remonte ensuite à partir des terminaisons nerveuses de ces organes le long des nerfs jusqu’au système nerveux central où il pourra se multiplier activement et atteindre des taux importants. Les symptômes commencent surtout après l’apparition de quantités importantes de prions dans le système nerveux central, soit au bout d’un à deux ans. Ce n’est qu’à partir de ce moment que la cervelle de l’animal devient contagieuse. «Nous pouvons donc répartir les organes selon le degré d’infectiosité de chacun», poursuit le Dr Lasmézas. Nous aurons ainsi les organes hautement contaminants : il s’agit du cerveau et de la moelle épinière des animaux de plus de 6 mois d’âge. Viennent ensuite les organes d’infectiosité moyenne : la rate, les amygdales, les ganglions lymphatiques, les intestins et le liquide céphalo-rachidien (liquide entourant le système nerveux). Il est donc recommandé d’utiliser du matériel jetable pour la ponction lombaire. Les organes de faible pouvoir infectant sont les gros troncs nerveux et la moelle osseuse. Ces trois catégories d’organes devraient être retirés de la chaîne alimentaire. «À l’heure actuelle, poursuit le Dr Lasmézas, on peut affirmer que les tissus ne possédant aucun pouvoir contaminant, même s’ils proviennent d’un animal “fou”, sont le lait, le muscle et le caillot sanguin (car dépourvu de globules blancs, d’où l’importance de la leucodéplétion des échantillons de sang lors des transfusions de sang)». Ces tissus ne possèdent pas de pouvoir infectant sauf dans le cas où ils seraient contaminés par un contact direct ou indirect avec du tissu nerveux infecté (par le couteau du boucher par exemple). Peut-on manger du mouton ? En outre, il serait presque certain que la barrière de l’espèce existe toujours jusqu’à aujourd’hui, entre le mouton et l’homme. Autrement dit, le prion responsable de la «tremblante» du mouton n’est pas transmissible à l’homme par voie alimentaire. Des poulets inoculés par du matériel contaminant n’ont pas développé la maladie. D’autres expériences ont montré que des porcs contaminés par voie orale (après ingestion de farines contaminées par exemple) ne développent pas la maladie, alors que s’ils étaient contaminés par du matériel infecté et injecté par voie intraveineuse ou intramusculaire la maladie se déclarerait après quelque temps. La PrPs est résistante à l’action des protéases (enzymes qui détruisent les protéines). Elle est sensible à la soude caustique et à l’eau de Javel et à l’autoclavage à une température de 134 degrés. Pour une décontamination efficace des instruments médicaux entre autres, l’OMS recommande l’autoclavage des instruments à une température de 134 à 138 degrés (Celsius) pendant 18 minutes, ou le même autoclavage précédé d’un bain de soude caustique (1 molaire, pendant une heure et à la température ambiante), ou une décontamination par l’eau de Javel (cette dernière présente l’inconvénient d’être corrosive pour le matériel médical). D’autres moyens de décontamination plus complexes comme la précipitation, la filtration, la centrifugation et le passage sur colonne peuvent aussi être utilisés. Des agents tels que l’Amphotéricine pourraient bloquer la réplication du prion au niveau des ganglions lymphatiques et de la rate. Les antibiothiques polycycliques, le rouge congo et d’autres molécules pourraient aussi figurer comme candidates pour des traitement futurs. Le principal inconvénient de ces molécules est qu’elles possèdent une certaine toxicité pour l’organisme humain. Aucune n’a encore été testée chez l’homme et les expériences sur les animaux ont montré une efficacité modérée.
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