Glenn Gould, aujourd’hui encore, continue à passionner les mélomanes à cause probablement de ce sérieux extrême et, en même temps, de la causticité et de la distance mises à tout entreprendre. Par Inventions, il faut entendre les Inventions à deux voix, et par Toccatas, une libre improvisation. Bach prescrivait qu’un tel exercice enseignerait à exécuter avec clarté, à marquer l’indépendance des doigts et des lignes et à tenir un style cantabile : préceptes dont Gould s’est souvenu. Sa lecture sévère, saccadée, austère, parfois intentionnellement hésitante, jamais inutilement volubile dans la vélocité, d’une inquiétude épurée et presque transfigurée, a quelque chose de gauche et d’émouvant comme un devoir d’écolier appliqué, qui refuse, par pitié, de savoir qu’il est déjà un maître. Il a organisé une séquence de morceaux qui conclut (significativement) par la superbe Invention en fa mineur la plus complexe et la plus inquiétante de lot, si peu scolaire et exemplaire dans son écriture et ses accidents, à laquelle il donne quelque chose de lunaire et d’écorché, d’extatique aussi, qui dépaysera les familiers des intégrales de Gieseking autrement sages, lissées et rassurantes. Quand le piano un peu particulier que Gould affectionne lui refuse le cantabile et la tenue souhaitée par Bach, Gould y supplée par une gracieuseté digitale ou, comme on sait par un chantonnement de son cru. Tout cela compose un ensemble hautement individuel, absolument fascinant, où les enseignants terrorisés verront sans doute avec raison la fin de tous les conservatoires. Il est permis de ne pas tomber aussi amoureux que Gould du son de son piano : c’est à lui, j’imagine, qu’on doit les sonorités presque frottées, les délicatesses et les sécheresses de luth qui parent son disque consacré à Byrd et à Gibbons. Ici, il est creux, flaccide et tremblotant dans le grave, comme gondolé. Mais on ne peut pas nier que Gould en tire des effets crispés d’une souveraine perversité et d’un charme noué irrésistible. Les Inventions à deux voix lui imposent des effets de contraste, aux Sinfonie à trois voix il impose des effets de transparence ascétique, les voix intermédiaires ressortent avec une clarté fanatique. Ornements et traits sont d’une hardiesse totale, avec un aplomb de funambule dans le passage de main à main du fil principal. Legato sans couture où on l’attend le moins, vacillements où on croirait Bach ferme comme un roc. Plein de coquetteries et de pruderies, comme presque toujours avec Gould, c’est-à-dire provocant, stimulant, salubre, superbe.
Glenn Gould, aujourd’hui encore, continue à passionner les mélomanes à cause probablement de ce sérieux extrême et, en même temps, de la causticité et de la distance mises à tout entreprendre. Par Inventions, il faut entendre les Inventions à deux voix, et par Toccatas, une libre improvisation. Bach prescrivait qu’un tel exercice enseignerait à exécuter avec clarté, à marquer l’indépendance des doigts et des lignes et à tenir un style cantabile : préceptes dont Gould s’est souvenu. Sa lecture sévère, saccadée, austère, parfois intentionnellement hésitante, jamais inutilement volubile dans la vélocité, d’une inquiétude épurée et presque transfigurée, a quelque chose de gauche et d’émouvant comme un devoir d’écolier appliqué, qui refuse, par pitié, de savoir qu’il est déjà un maître. Il...
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