La crise qui couvait sous les cendres depuis plusieurs semaines, et particulièrment depuis mercredi, a éclaté au grand jour hier. Entre la Fédération libanaise de football et «l’entente cordiale» Nejmeh-Sagesse, c’est l’impasse et les jours qui viennent seront probablement décisifs pour l’avenir même du football local. Alors que le basket multiplie les succès internationaux, alors que Amélie Mauresmo et Guillaume Raoux font admirer leur talent sur les courts de l’ATCL, alors aussi que la FIA vient de superviser un Rallye du Liban de calibre international, le football, lui, continue d’offrir un triste spectacle à son large public. Dans le style rien sur la pelouse, tout dans les coulisses, on ne fera sans doute jamais mieux. Hier, les événements auxquels nous avons eu droit avaient un arrière-goût de coup d’État, et c’est bien le football qui risque de payer le prix fort de la lutte sans merci que se livrent la fédération d’un côté et les clubs de Nejmeh et de La Sagesse de l’autre. Depuis 1985 qu’elle est «au pouvoir» la Fédération libanaise de football, présidée par le Dr Nabil Rahi et dirigée par le secrétaire général M. Rahif Alamé, n’a pas cessé d’être contestée par nombre de détracteurs que lui reprochent, entre autres, une coupable partialité. Cette subjectivité présumée aurait profité au club de Ansar qui a monopolisé les titres de gloire sous le règne de Alamé. Forte de l’indiscutable légitimité qui lui confère l’appui de la majorité des clubs qui lui sont affiliés, la fédération a résisté contre vents et marées aux coups de boutoir de l’opposition. Celle-ci, faute de n’avoir jamais pu rallier à sa cause un nombre consistant de clubs, a toujours échoué dans la concrétisation de ses vélléités réformatrices. Depuis le début de la saison, la contestation est montée d’un cran. Le fait d’ailleurs que M. Rafic Hariri ne soit plus au pouvoir pourrait avoir facilité la tâche des «frondeurs». Pour une sombre affaire de terrain déplacé dans le cadre de la Coupe des Coupes des clubs asiatiques, Nejmeh se retire de la compétition et entre en guerre ouverte avec la fédération. La saison se poursuit tant bien que mal; Nejmeh manque d’être relégué en D2 alors que, parallèlement, La Sagesse, qui s’y morfondait, retrouve l’élite. Les deux clubs font cause commune et leurs présidents respectifs décident d’en finir avec la fédération accusée d’entraver l’evolution du football. On en vient au match amical qui a tout déclenché. Le deux clubs décident d’organiser une rencontre face à un club espagnol et en demandent l’autorisation à la fédération. L’identité des hôtes en question suscite un problème, puisque, dans sa requête, Nejmeh évoque le nom de Deportivo Barcelona, ce qui, d’après la FLF, est une contraction maladroite de Deportivo La Coruna et du FC Barcelone, clubs mythiques de la péninsule ibérique, alors que le club approché ne serait autre qu’un pensionnaire de division inférieure espagnole, champion régional de Catalogne. La FLF bloque l’opération, puis, succombant à des «pressions occultes» de hautes instances de l’État, finit par se rétracter non sans avoir sommé les deux clubs de s’abstenir d’aligner les joueurs internationaux dans leurs rangs. Selon la FLF, ces joueurs doivent rejoindre le camp d’entraînement de la sélection nationale qui prépare les Jeux panarabes. Nejmeh et Sagesse persistent Le Nejmeh et La Sagesse persistent dans leur décision de faire jouer les internationaux et l’affaire s’envenime. Finalement le match aura bien lieu (mercredi soir), avec des arbitres recrutés sur le tas malgré le veto de la FLF. Pour Alamé, la provocation a dépassé les bornes. Jeudi, la FLF convoque ses «états généraux» et publie sa version des faits. Le communiqué de la fédération se termine par une série de mesures draconiennes dont la plus spectaculaire est la suspension pour trois mois fermes des deux clubs frondeurs. Comme le championnat national aura débuté avant l’expiration de la sanction, celle-ci ressemble à un coup de massue. En outre, les internationaux Wahid Fattal, Mohammed Halawi et Vartan Ghazarian sont suspendus pour une année entière de même que le président de La Sagesse, M. Antoine Choueiry, interdit d’exercer des fonctions administratives au sein d’un club de foot, et cela pour un an aussi. Les arbitres qui ont officié au cours de cette rencontre (Talal Saleh, Khaled Hajj Chehadé et Ahmad Khater) sont, eux, radiés à vie. Si M. Omar Ghandour échappe à la moindre sanction…c’est parce qu’il est déjà sous le coup d’une suspension! L’affaire fait grand bruit, surtout que le Nejmeh devait disputer des tournois amicaux dans la foulée (il est engagé sur deux fronts: Coupe Bassel el-Assad, Békaa, et Coupe Moussa Sadr, Beyrouth). Le chef du Législatif, M. Nabih Berry, intervient et presse la fédération de reconsidérer sa position, ce qu’elle s’empresse de faire aussitôt. En effet, tard dans l’après-midi d’hier, la FLF octroie une dérogation au Nejmeh afin que celui-ci puisse honorer ses engagements, mais maintient toutes les autres décisions, surtout celles concernant les joueurs suspendus. Dans la soirée, Nejmeh enfonce le clou et se présente sur le terrain avec Fattal et Halawi pourtant interdits de match. Pire, MM. Ghandour et Choueiry, main dans la main et en direct devant les caméras de la LBCI qui a tout déprogrammé pour retransmettre l’événement, entrent sur le terrain, ce qui constitue un défi de plus aux décisions de «l’autorité légale». Pour l’instant, les hautes instances du ministère de l’Éducation nationale poursuivent leurs tractations pour tenter de trouver un remède à la crise, mais la plaie ouverte risque d’être par trop béante pour cicatriser à nouveau. Par médias interposés, la guerre des déclarations bat son plein et le public est littéralement inondé de surenchères et de slogans. D’un côté, le Nejmeh et La Sagesse disposent d’une sympathie populaire illimitée, d’un soutien «politique» apparemment solide, de l’autre la FLF est une autorité légale et M. Alamé possède de solides relations au sein des fédérations asiatique et même internationale. La Fifa est connue pour ne pas trop apprécier les interventions des politiques dans les affaires intérieures des organismes qu’elle reconnaît officiellement et la FLF possède sur ce registre une carte de poids. Quoi qu’il en soit, à quelques mois d’une Coupe d’Asie des nations plus compromise que jamais, cette lutte intestine vient remettre le pauvre football sur le devant de la scène. Elle ne se terminera que s’il y a un vainqueur parce que, contrairement à la politique, le match nul en sport est interdit. En conclusion, il ne faut surtout pas que ce mouvement de réforme se transforme en lutte de personnes. Mais dans le contexte brûlant et passionné actuel, c’est peut-être trop demander…
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