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Actualités - Reportages

Belgrade : la culture pour oublier et pour résister

La vie continue à Belgrade, à Novi Sad et dans les autres villes de Yougoslavie malgré l’annonce par les autorités du premier bilan officiel après 24 jours de bombardements alliés. Un bilan très lourd qui fait état de 500 morts et de 4 000 blessés civils. Les missiles qui s’abattent toutes les nuits sur les banlieues de Belgrade et qui ont touché à plusieurs reprises le centre de la ville n’ont pour l’instant provoqué aucun mouvement de panique parmi la population. Pas de signes de lassitde ou de faiblesse sur les visages qu’on croise dans la rue, pas de peur non plus dans les regards des passants. Une étrange sensation de sérénité se dégage de la foule qui envahit toute la journée les places publiques, les rues piétones, les café-trottoirs et les centres commerciaux. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Belgrade est une ville joyeuse. Amjad Mikati, un journaliste jordanien installé dans la capitale yougoslave depuis 10 ans, assure que jamais les rues de Belgrade, qui signifie la ville sage, n’ont autant grouillé de vie. C’est un phénomène qui prend ses sources dans la mentalité slave faite «de fierté, d’orgueil et de détermination», selon les explications de Rade Bozovic, doyen de la faculté des lettres et des langues orientales de l’Université de Belgrade. Les concerts qui rassemblent tous les jours au moins 10 000 personnes sur la principale place de la capitale et les milliers d’autres dans les grandes villes du pays, ainsi que les chaînes humaines organisées la nuit sur les ponts pour les protéger des bombardements, ne constituent qu’une petite partie d’un phénomène de «résistance culturelle» qui s’enrichit tous les jours d’une idée nouvelle. Les salles ne désemplissent pas Ce phénomène, encouragé par les autorités et par les partis politiques, a fait maintenant boule de neige et a gagné tous les secteurs de la société. Les prix des billets de cinéma ont été réduits de 20 à 5 dinars (un demi-dollar au taux officiel), les places de théâtre de 80 % (ils se vendaient à 40 dinars). Résultat, les salles de la ville ne désemplissent pas. «Je pense que ces mesures ont deux objectifs, déclare Tasa, étudiante à la faculté de droit, la seule qui ait maintenu la date des examens en dépit de la guerre. Il s’agit d’empêcher le cloisonnement en obligeant les gens à rester ensemble et d’aider la population à penser à autre chose». Les concerts quotidiens ont un impact très important sur les jeunes. «Cela nous a énormément réconfortés de savoir que les chanteurs, les artistes et les sportifs les plus célèbres du pays sont restés parmi nous, bien qu’ils aient les moyens de s’installer ailleurs», affirme Ducan, diplômé en génie informatique. Les médias, notamment publics, ont gagné en crédibilité auprès de la population en traitant les informations relatives à la guerre d’une manière plus ou moins professionnelle. Dès le premier jour des frappes, les trois chaînes de la télévision d’État n’ont pas essayé d’occulter l’étendue des dégâts provoqués par les bombardements ou d’exagérer les pertes des Alliés. Une subtile campagne médiatique basée sur la non-violence a par ailleurs été lancée sur toutes les chaînes de télévision. Des spots montrent un Bill Clinton jouant au saxophone, avec en filigrane des avions de l’Otan menant des raids sur des usines ; ou un Tony Blair, grimaçant et tapant du point, parler des droits de l’homme. D’autres spots montrent d’énormes explosions et des incendies impressionnants avec des légendes du genre : «Pensez différemment», ou «Faites-le autrement». L’humour slave Ces mêmes thèmes sont repris un peu partout. Sur la façade du théâtre national, on peut lire sur une immense banderole : «Le théâtre national, refuge des esprits libres». Les peintres aussi contribuent à ce phénomène culturel. L’un d’eux, qui avait immortalisé sur les toiles les plus beaux ponts de Novi Sad, a ressorti ses pinceaux pour reproduire ces mêmes ouvrages détruits par l’aviation de l’Otan. Sa nouvelle collection est exposée dans la plus grande salle de Belgrade. Elle connaît un immense succès. Une pointe d’humour slave vient compléter ce tableau. Les badges que la plupart des gens arborent sur leur poitrine s’enrichissent tous les jours d’un thème nouveau. On connaissait déjà les petites cibles avec des points d’interrogation ou des cœurs rouges à l’intérieur. Maintenant, il y en a qui représentent le bombardier furtif américain F 117 avec un commentaire : «Mille excuses, on ne savait pas qu’il était invisible». Les anciens combattants ne sont pas inactifs bien qu’ils ne soient plus en mesure de porter les armes. Ils ont déjà envoyé via le web des centaines de lettres à leurs «amis» pilotes et soldats américains qu’ils ont sauvés des troupes allemandes lors de la Deuxième Guerre mondiale. Selon Rade Bozovic, «les Serbes ont sauvé la vie à plus de 500 pilotes américains et trouvé un abri à des centaines d’autres militaires». Les thèmes de l’unité et de la dignité nationales sont également exploités à fond. Sur les murs, sur les panneaux publicitaires, sur des stickers collés un peu partout, on peut lire le slogan de l’heure, les quatre S : Samo, Sloga, Srbina, Spacava (Seule l’unité peut sauver les Serbes). Ce refrain très patriotique, récemment mis en musique, est chanté tous les jours par des milliers de voix, à Belgrade et ailleurs. Peinture, théâtre, musique et chanson... une bien étrange méthode pour faire face à une armada de 1 000 avions équipés de la meilleure technologie de la planète. «Nous avons choisi de le dire différemment. Oseront-ils, eux, le faire autrement ?»... Les sirènes commencent à hurler. La discussion s’arrête à ce point.
La vie continue à Belgrade, à Novi Sad et dans les autres villes de Yougoslavie malgré l’annonce par les autorités du premier bilan officiel après 24 jours de bombardements alliés. Un bilan très lourd qui fait état de 500 morts et de 4 000 blessés civils. Les missiles qui s’abattent toutes les nuits sur les banlieues de Belgrade et qui ont touché à plusieurs reprises le centre de la ville n’ont pour l’instant provoqué aucun mouvement de panique parmi la population. Pas de signes de lassitde ou de faiblesse sur les visages qu’on croise dans la rue, pas de peur non plus dans les regards des passants. Une étrange sensation de sérénité se dégage de la foule qui envahit toute la journée les places publiques, les rues piétones, les café-trottoirs et les centres commerciaux. Aussi paradoxal que cela puisse...