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Actualités - Opinion

Joseph Abdo el-Khoury L'homme du lien

Les affres de la dislocation avaient accompli leur besogne. Un million de Libanais s’étaient expatriés. Une infinitésimale partie de la population n’avait pas souffert de ce profond cataclysme qu’est le déplacement contraint et forcé. Il fallait donc se remettre à l’ouvrage, et tisser patiemment, et sans relâche, les fils dénoués du lien social. Joseph, car la convergence et la proximité intellectuelle se transformaient au fil des rencontres en affection réciproque et profonde, le président Joseph, avait fait de la nécessité d’aider à la reconstruction du Liban son impératif catégorique. Ceux qui le rencontraient pour la première fois avaient la certitude, en le quittant, de le connaître et de l’aimer depuis toujours. Mais ils étaient surtout frappés par l’apaisement intellectuel, la sérénité, et le sentiment d’avoir saisi le sens des choses que procurait à chacun le débat qu’il avait engagé avec lui. Peut-être en raison de sa capacité à situer les évènements et les hommes à leur juste place. Peut-être aussi en raison de la conscience aiguë qui était la sienne de l’inexistence de solutions magiques. Le Liban ? Il devait être en mesure, d’abord, de trouver en lui-même les ressorts de sa richesse. Pour cela il fallait le temps et la volonté. Le temps, il en fallait aussi pour se réapproprier une indépendance dont il savait qu’elle était en réalité, et en premier lieu, une maîtrise des interdépendances. Il y fallait enfin des responsabilités en partage, assumées sans exclusion ni exclusive. Deux domaines lui tenaient particulièrement à cœur, la reconstruction des ressources humaines et la mise en valeur des richesses de la terre et des hommes de la terre. Un projet de création de pôles de développement scientifique avait vu le jour. Il avait soulevé son enthousiasme, et Joseph el-Khoury s’était dépensé pour tenter de lui donner corps. Il fallait, disait-il, s’ouvrir au monde tout en organisant ses propres forces, relier les capacités humaines expatriées et le terreau national, mettre en culture la science dans la société. Il fallait donc relier et relier, inlassablement : les pans de la société libanaise déchirés par les divorces, l’économie, la formation et la culture, le monde rural et les cités, les intellectuels et la société. Il fallait imprimer à celle-ci un mouvement permettant de mobiliser ses forces vives. Pour qu’enfin, avec le temps, le pays, un temps décapité, puisse retrouver sa capitale et se retrouver en elle. Il s’agissait là d’un mouvement complexe qui aurait permis d’articuler les rythmes internes de la vie sociétale et les évolutions du monde. Il fallait, surtout, le faire sans ruptures brutales, par mutations progressives, en prêtant une attention particulière aux hommes. Car, du développement, ils étaient, à la fois, la ressource fondamentale, l’outil et la finalité. Le développement rural, comme celui des capacités humaines et de l’intelligence, était essentiel. Sa démarche économique allait ainsi résolument à contre-courant des méthodes d’abattage humain. Devant les «mondes virtuels» et les monstres froids, les réalités et la vie, dans toute la vigueur de leur complexité, étaient le fondement. L’effort et la volonté de faire en étaient le corollaire. Son souci était aussi de donner aux populations rurales les moyens de se maintenir sur leur terre et de résister à l’exode, tout en développant des activités reliées à des productions de haut niveau. Le projet était inédit. Il aurait permis un développement agro-industriel qui se serait appuyé sur les structures rurales existantes, en y introduisant la modernité, au lieu d’en supprimer l’existence. Le coût humain était pour lui une affaire principale. Cette perception approfondie du sens des choses et des êtres avait fait de lui un homme de culture. Son appétit n’était pas d’érudition, mais d’une soif de comprendre, et celui d’une affirmation permanente de la liberté d’intelligence, pétrie, chez lui, dans l’intelligence du cœur, la seule qui vaille. Cette liberté était celle d’un homme profondément attaché aux valeurs de la démocratie. À contre-courant, encore, du bourdonnement des cours éphémères et frivoles, il puisait dans les rencontres avec les intellectuels qui étaient devenus ses amis, et qui partageaient sa fraternité, le ressourcement d’une réflexion permanente. Sa conscience et sa connaissance faisaient de lui un repère lorsque le doute et l’incertitude devenaient angoissants. Sa lumière intérieure, il venait la rechercher sur son terroir. «Je viens me ressourcer», disait-il, d’ailleurs, à ceux pour qui il était devenu une part de leur paysage intime. Joseph est revenu désormais au cœur même de la source.
Les affres de la dislocation avaient accompli leur besogne. Un million de Libanais s’étaient expatriés. Une infinitésimale partie de la population n’avait pas souffert de ce profond cataclysme qu’est le déplacement contraint et forcé. Il fallait donc se remettre à l’ouvrage, et tisser patiemment, et sans relâche, les fils dénoués du lien social. Joseph, car la convergence et la proximité intellectuelle se transformaient au fil des rencontres en affection réciproque et profonde, le président Joseph, avait fait de la nécessité d’aider à la reconstruction du Liban son impératif catégorique. Ceux qui le rencontraient pour la première fois avaient la certitude, en le quittant, de le connaître et de l’aimer depuis toujours. Mais ils étaient surtout frappés par l’apaisement intellectuel, la sérénité, et le...