L’une des grandes qualités de ce livre est la capacité d’étonnement de son auteur. Cette capacité d’étonnement que tant d’adultes ont perdue, Nada Moghaizel Nasr nous en donne à cœur joie. De bout en bout du livre, l’éducateur ne cesse d’être sidéré par la simplicité des réponses de l’enfant. Et il apprend. L’éducateur apprend et se laisse enseigner par l’enfant. Voilà le secret d’une éducation réussie : l’éducateur peut être autant éduqué par celui ou celle qu’il éduque que l’inverse. Pour peu qu’il n’occupe pas en permanence une position de maîtrise. «Quand les parents désobéissent», petit chapitre de deux pages en est une heureuse démonstration : «C’est parfois quand les parents ont désobéi qu’ils avaient eu raison... Quand ils n’avaient pas fait comme les parents». Faire comme est l’écueil principal qu’éducateurs et parents doivent éviter pour remplir leur fonction. On ne remplit jamais aussi bien cette fonction que lorsqu’on ne fait pas «comme» un éducateur est censé faire, lorsqu’on ne se prend pas au sérieux. Ne pas se prendre au sérieux n’empêche pas d’être sérieux : «Quand ils étaient suffisamment structurants pour se permettre de désobéir... de sortir de leur rôle». «Suffisamment structurant», voilà ce qu’on attend d’un éducateur. Dans sa fonction, l’éducateur n’est jamais aussi structurant que lorsqu’il reconnaît avoir des failles et accepte de ne pas s’identifier à sa fonction. Pourquoi ? Parce qu’il permet à celui ou celle qu’il éduque de pouvoir un jour le quitter. La séparation n’implique pas nécessairement de quitter l’Autre. Dans ce cas, l’Autre nous poursuit comme une ombre menaçante, tel un Surmoi féroce qui nous condamnerait en permanence au nom du Bien. C’est précisément de cette figure qui représente le Bien que l’éducateur doit déchoir un jour pour nous permettre de le quitter. Si se séparer n’implique pas de pouvoir quitter l’Autre, quitter l’Autre n’implique pas non plus de l’oublier. Pour lutter contre un Surmoi féroce qui risque de nous poursuivre, on ne fait pas table rase de tout interdit. Il est donc nécessaire de ne pas oublier l’Autre et ses recommandations. «On ne perd pas sa mère», écrit si joliment Nada Moghaizel Nasr. Par ce chapitre qui clôt son livre, l’auteur nous montre l’importance de la mère, de sa présence permanente en nous. Non seulement la mort n’y peut rien, mais mieux, et c’est une découverte de l’auteur, «Les mères meurent un jour pour qu’on ne les perde pas». Cette phrase est un petit bijou. La mort d’un être cher est une source de vie pour ceux qui restent. Une éducation réussie est celle d’une mère qui peut mourir en sachant que ce qu’elle a donné à son enfant va rester. Ni comme une figure interne persécutrice, ni comme figure abolie pour ne pas avoir à la subir. Ce qui reste, c’est un don d’amour qui n’implique pas le devoir d’aimer celui qui le donne : «Que chacun soit heureux là où il est, et un peu plus pour l’autre». Que l’autre soit heureux en l’absence de celui ou celle qui énonce cette phrase, voilà le secret d’une transmission réussie : «La transmission est bien plus riche que la ressemblance, c’est en cela que consiste la filiation». En un temps où le risque du «clone» augmente de plus en plus dans le monde, cette petite phrase de Nada Moghaizel Nasr mérite d’être placée en exergue de la charte des comités de bioéthique. La ressemblance est ce qui menace, depuis toujours, l’humanité. Au contraire, la différence est ce qui la nourrit. Le chapitre intitulé «Un ami vert» est un vrai régal : – «Ton ami Mamadou est noir ?», demanda la maman, très douce. – «Non, il n’est pas noir, il est vert», répondit l’enfant en continuant à jouer. – «Comment vert ?», demanda la maman effarée. – «Oui, son anorak est vert», répondit l’enfant sans interrompre son jeu. Ces lignes sont un régal à plus d’un titre. L’enfant répond en continuant à jouer et à nouveau, sans interrompre son jeu. Ces remarques paraissent anodines alors qu’elles constituent la force de ce passage, la force du livre et la force du style de Nada Moghaizel Nasr. Voici en quelques mots de quoi lutter contre le racisme, avec une simplicité qui désarme, celle de l’enfant. Mieux que n’importe quel traité sur la tolérance. Ici, l’enfant prend à la lettre le mot noir et répond par une autre couleur, le vert. Ailleurs, l’enfant va «jouer» avec les mots, en utilisant mieux que quiconque leur polysémie. Cette capacité de jouer avec le sens des mots, c’est la mère qui la transmet à son enfant. À condition de ne pas se prendre trop au sérieux dans sa fonction de médiatrice du langage, la mère permet à l’enfant de se fabriquer une «lalangue», en un seul mot, comme l’écrit Lacan. Cette «lalangue», cette langue maternelle si intime, c’est ce que nous retrouvons dans nos rêves, nos fantasmes, nos désirs intimes. Pour peu que nous laissions l’enfant parler toujours en nous. Pour peu mais c’est beaucoup. Si nous ne sommes pas fermés à l’enfant qui vit en nous, si nous gardons intacte notre capacité d’étonnement. Freud constatait qu’il y avait trois métiers impossibles : gouverner, éduquer et psychanalyser. À la lumière de ce qui précède, hasardons-nous à dire pourquoi ? Si les gouvernants, les éducateurs et les psychanalystes acceptaient de se laisser gouverner, éduquer et psychanalyser par ceux qu’ils ont en charge, peut-être que ces trois métiers deviendraient un peu moins impossibles que cela.
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