Quatre expositions, parmi les nombreuses actuellement en cours. Militant écologiste, Jean-Paul Guiragossian, qui avait donné à voir, dans sa précédente exposition, des forêts acidifiées, ravagées par les faits et méfaits conjugués de l’économie et de la technologie actuelles, montre aujourd’hui, pour ainsi dire, le regard désabusé qu’il jette sur la hideur de ce monde saccagé par l’homme. Élusivité Les accents lyriques sur la splendeur de la nature ne sont pas de mise pour lui. Son chant est plutôt douloureux, non point élégiaque ou nostalgique, mais dénonciateur, interrogateur : qu’avons-nous fait de la beauté du monde ? C’est donc un retour du spectacle au spectateur qu’il propose à travers une série de visages qui sont autant d’insistantes interpellations. À part quelques grandes huiles, la plupart des œuvres sont au pastel gras, qui répond peut-être mieux à l’urgence de l’expression vigoureuse et nerveuse de l’artiste, à une sorte de décharge rapide d’un trop-plein intérieur, d’un ras-le-bol. Puissamment formulées, ces pièces au climat sombre malgré l’usage des pastels très colorés parfois ont une apparence de facilité, mais une apparence seulement. C’est une facilité pour ainsi dire difficile, qui survient après des semaines de tentatives inabouties, de vains essais, de recherches à tâtons, comme si, à force de creuser, une source, plus enfouie que les autres, soudain se mettait à jaillir. L’écriture très contemporaine de J-P Guiragossian révèle une tonalité émotive qui va droit à l’essentiel, au tragique de la condition humaine, ce en quoi elle rejoint, par d’autres voies, les démarches de son père Paul et de son frère Emmanuel, (galerie Emmagoss, Zalka). L’angoisse de la liberté Quinquagénaire, Arthur Guiliguian montre des encres, gouaches, aquarelles, fusains, pastels des années 66 à 93 et des techniques mixtes (print-outs d’ordinateur parfois rehaussés) plus récents qui exhibent la continuité et la cohérence de ses sujets et de son style graphique clairement structuré, dépouillé, parfois schématique, qui vise l’élégance plus que l’expressivité dans des nus composés d’une manière simple et efficace. L’intérêt particulier de cette exposition réside dans le traitement par ordinateur du dessin traditionnel préalablement scanné, ce qui donne des effets insolites dans les contours des corps féminins situés dans des vides riches en nuances et poudroiements. L’utilisation du verre antireflets, avec ses minuscules alvéoles, produit une curieuse dissociation des couleurs, certaines semblant incorporées à la vitre, d’autres restant sur le papier. L’œil n’arrive plus à les localiser exactement. Le verre isole la matière de l’œuvre, qui a déjà une texture «électronique», rendant incertaine son identification. Cet effet de flottement, qui engendre une impression d’insaisissabilité et en tout cas d’impossibilité de «toucher» l’œuvre, est peut-être voulu, peut-être pas. Il ajoute une dimension d’élusivité à des travaux eux-mêmes élusifs par leur côté méditatif, (galerie Noah’s Ark, Zalka). Mohammed Aziza expose, à Sanayeh, au centre Toufic Tabbara qui abrite gracieusement un certain nombre d’institutions sociales et culturelles, dans la salle de «l’Établissement Arabe du (sic !) Culture et des Arts» (il ne s’est trouvé apparemment personne pour attirer l’attention des responsables sur cet incongru signe d’inculture grammaticale). Mohammed Aziza possède beaucoup d’atouts : il sait dessiner, peindre, composer. Sa palette, bien assortie, est l’une des plus «propres» qui soient, ses couleurs sont toujours impeccables, il dose parfaitement les tons sombres avec les clairs qui restent dominants car ses paysages, ses marines, ses scènes de rue et d’intérieur sont toujours gorgés de lumière, la glorieuse lumière de la Méditerranée orientale, de Tripoli sa ville natale.Le problème est que ses peintures sont trop construites, trop raisonnées, trop travaillées, segmentées, compartimentées, avec des pans entiers de couleurs plates qui cassent systématiquement l’émotion qui risque de surgir, comme s’il refusait et à lui-même et aux autres la moindre défaillance, la moindre perte de contrôle, le moindre abandon aux élans du cœur et de l’âme. Il a toutes les qualités et il les gâche par une intellectualité envahissante qui étouffe toute spontanéité, même et surtout quand elle se manifeste à travers un libre pinceau. Il aurait tout intérêt à se laisser aller, à cesser d’échafauder des charpentes contre l’angoisse de la liberté. Acclimatation Charles Khoury continue à explorer le monde étrange et pourtant peu inquiétant, voire sympathique, entre réel et imaginaire, des bêtes, bestioles et autres insectes issus de son imagination fertile, pour ne pas dire de son inconscient. À chaque exposition, il approfondit son expérience picturale et affine son langage graphique devenu plus économe, plus elliptique. Il sait désormais se contenter de peu de signes pour créer, rien que par des rapports spatiaux subtils, des images qui, à la fois, ravissent et dérangent ou plutôt ravissent en dérangeant, peut-être parce qu’elles comportent une telle spontanéité qu’elles semblent par le fait même inoffensives, peut-être parce que Charles Khoury a su préserver, malgré tout, sa part d’enfance. C’est le contraire d’Aziza qui veut être trop «adulte» : ici, c’est le monde nocturne qui prévaut et la bride est laissée à l’irrationnel qui sait établir, contre toute attente, des liens réussis entre masses, formes et couleurs. Il y a quelque chose de zen dans les œuvres sur papier. Les autres, sablées ou non, sont maîtrisées avec un sens très sûr des dosages, bien que, parfois, il y ait prolifération de créatures, devenues maintenant moins biscornues, plus proches des animaux réels. Bien entendu, il y a des réminiscences, ici et là : un taureau tout en lignes brisées qui rappelle Picasso, des êtres volants qui évoquent Chagall, mais dans un contexte personnel différent où dominent le noir et les couleurs de terre. Dans certaines œuvres sur bois, C. Khoury introduit un discret paysage, montagne et ciel, avec un arbre solitaire et deux ou trois bizarreries biologiques, comme s’il cherchait à acclimater son zoo privé à l’univers commun – ou à introduire, à travers cet univers commun, à son zoo personnel. Une tendance au compromis qui pourrait mener à sa propre acclimatation au goût commun. Ce serait dommage (galerie Épreuve d’Artiste).
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