La rébellion albanaise, sans avoir jamais remporté une seule victoire militaire, s’est imposée au cours des derniers mois comme un acteur incontournable pour tout règlement de la crise au Kosovo. Son représentant politique, Adem Demaci, revendique pour l’Armée de libération du Kosovo (Ushtria Clirimtare e Kosoves, UCK) 35 000 combattants. Un chiffre largement exagéré, selon les services occidentaux de renseignements qui l’estiment plutôt à environ 10 000 hommes. Dans son numéro de janvier, l’hebdomadaire britannique spécialisé Jane’s Intelligence Review avertit qu’«au printemps elle sera sans doute capable de rassembler une force de 50 à 70 000 combattants, tous entraînés ou expérimentés». Au-delà des querelles de chiffres, l’UCK est parvenue en onze mois à poser un problème insoluble aux forces de l’ordre serbes, à contrôler au moins un tiers du Kosovo et à gagner une légitimité populaire grandissante, au détriment du dirigeant modéré Ibrahim Rugova. C’est en 1993 que le sigle apparaît pour la première fois, dans la revendication de l’assassinat de deux policiers serbes dans la Drenica, foyer historique du nationalisme albanais à l’ouest de Pristina. Le 28 novembre 1997, trois hommes cagoulés apparaissent au grand jour lors de funérailles et appellent au soulèvement. La répression serbe dans la même région en février/mars 1998 marque un point de non-retour: de nombreux partisans d’une voie pacifiste vers l’indépendance basculent dans la lutte armée. Parmi eux, des militants des droits de l’homme. Après avoir commis, au printemps, l’erreur tactique de s’emparer de régions entières et avoir subi de sérieux revers face à l’artillerie et aux blindés serbes, l’UCK a opté pour une tactique de harcèlement efficace contre les forces de Belgrade, qui ne peuvent occuper durablement le terrain conquis. «Il faut aujourd’hui reconnaître l’UCK comme une force, que cela plaise ou non», estimait récemment Knut Vollebaek, président en exercice de l’OSCE. L’erreur magistrale de Rugova Pour le ministre français de la Défense Alain Richard, la rébellion, dont la «capacité de prise de contrôle territorial avait été sous-estimée», est aujourd’hui «capable de modifier la réalité sur le terrain». Selon un expert militaire occidental à Belgrade, la nébuleuse de commandements locaux des débuts, largement dépendante des structures claniques traditionnelles, est en train de «s’organiser et se moderniser. Ils construisent une hiérarchie, se dotent de moyens de communication perfectionnés et d’armes de plus en plus modernes». Le «commandant Remi», qui assure commander la région de Pristina-Podujevo, affirmait vendredi être le chef de l’une des six «régions militaires» de l’UCK, coiffées par un état-major de six membres dirigé par un chef, désigné au début juin. «Il s’agit d’une situation décentralisée», estimait toutefois lundi, dans une interview à la BBC, l’influent journaliste kosovar Veton Surroi. «Actuellement, des consultations ont lieu» (sur la participation ou non à la conférence de Rambouillet) «entre unités décentralisées». Bien qu’une certaine cacophonie règne encore entre ses différents porte-parole qui, à Pristina, dans la Drenica, à Londres ou à Genève se contredisent souvent, l’UCK peut compter sur le soutien de la population et un réel contrôle du terrain, en dehors des principaux axes et des grandes villes, qui la rendent incontournable. En niant pendant longtemps son existence même (il assurait encore en novembre 1997 qu’il s’agissait d’un «jeu serbe très sale»), Ibrahim Rugova a commis, selon tous les observateurs dans la province, une magistrale erreur politique. En appelant le 22 janvier les partis politiques kosovars à «stopper» leurs activités et à «se réunir» autour d’elle, puis en réclamant la direction de la délégation albanaise à Rambouillet, l’UCK entend la lui faire payer au prix fort.
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