Mégapole réputée inhumaine et polluée, en pleine crise d’urbanisme, Bangkok rêve de briser son image en devenant pendant trois semaines la scène vivante d’une série de «happenings» d’art contemporain. Une première en Asie du Sud-Est. L’exposition itinérante Cities on the Move (Des villes en mutation) s’arrête dans la capitale thaïlandaise, après Vienne, Bordeaux, New York, Humelebaek (Danemark), Londres, et avant Séoul. Avec une originalité propre à la «Cité des Anges» (le surnom de Bangkok) : la centaine d’artistes créent leurs œuvres au cœur de la ville, en décor naturel, et pas dans un lieu clos et unique. Cities on the Move est à l’origine consacrée aux bouleversements sociaux induits par l’explosion urbaine en Asie de l’Est. Conçue en Europe, l’exposition revient à ses origines. «Bangkok permet de confronter l’exposition à sa source même d’inspiration. La ville concentre la réalité des thèmes abordés», explique Francine Méoule, représentante de l’Association française d’action artistique (AFAA), qui copilote le projet. De fait, la capitale thaïlandaise est synonyme de l’essor fulgurant, incontrôlable et chaotique des métropoles asiatiques. Mais malgré son expansion anarchique, elle n’a pas perdu tout le charme des vieux quartiers de petits artisans et d’échoppes, irrigués par des labyrinthes de ruelles, sous des autoroutes suspendues entre gratte-ciel de verre et d’acier. «La ville est un remarquable creuset entre le neuf et le vieux, l’Orient et l’Occident, la tradition et l’avant-garde qui se percutent dans une explosion vivante, colorée et chaotique», estime Michel Caillouet, ambassadeur de l’Union européenne, partenaire financier du projet. À ciel ouvert En s’intégrant à la jungle bétonnée, l’exposition se veut le miroir contemporain de la mutation des cités d’Asie. «Chacun a une vision différente de la manière dont une ville pourrait se développer et de son potentiel. C’est comme ça qu’évoluent les villes», souligne l’un des commissaires de l’exposition, l’Allemand Ole Scheeren. Transformée en galerie d’art à ciel ouvert, Bangkok met en scène son fleuve, le Chao Phraya, ses célèbres triporteurs, les «tuk tuks», et son tout nouveau métro aérien pour des «performances» contemporaines. Tours vides, grues, centres commerciaux, complexes de cinémas, chantiers abandonnés servent d’espaces conceptuels à des artistes venus d’une vingtaine de pays, essentiellement d’Asie et d’Europe. Les pages du quotidien anglophone The Nation, les panneaux publicitaires, les arrêts de bus sont aussi mis à contribution. La municipalité, qui cherche à humaniser Bangkok, a engagé depuis la crise économique de 1977 une réflexion sur le renouveau urbain et son impact sur les citadins. Elle a été séduite par une manifestation artistique au «contact direct» de l’homme de la rue. «C’est aussi un moyen de mettre la ville en valeur internationalement, de la regarder autrement», selon un des organisateurs. Certes, l’art contemporain n’apporte pas de solutions préfabriquées aux problèmes socio-économiques des mégapoles, notent les experts, mais il contribue à remettre en question certaines orientations du développement urbain. La croissance de Bangkok a été cassée net par la crise économique. Des architectes thaïlandais ayant perdu leurs chantiers proposent aujourd’hui de s’inspirer de la vie nomade des SDF qui recyclent constamment leurs abris de carton. «Il est temps de penser à des langages architecturaux et artistiques vraiment flexibles et en perpétuelle évolution», plaident les concepteurs de l’exposition, le Chinois Hou Hanru et l’Allemand Hans Ulrich Obrist. «Notre espace urbain doit pouvoir prendre en compte toutes sortes de mouvements et de mutations, y compris les crises», disent-ils.
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