L’entrée des troupes russes la semaine dernière en Tchétchénie risque d’entraîner la Russie dans une opération longue et douloureuse d’isolement de la république rebelle, mettent en garde les analystes. L’avance rapide et relativement facile des militaires russes risque même d’avoir un effet négatif, selon ces mêmes experts, en encourageant des généraux grisés par le succès à lancer une attaque sur l’ensemble du territoire tchétchène. Jusqu’à présent, l’armée annonce son intention d’établir autour de la Tchétchénie un «cordon de sécurité», une sorte de zone-tampon pour isoler les rebelles islamistes réfugiés sur le territoire indépendantiste. Après les incursions des rebelles islamistes au Daghestan en août et septembre, suivies d’une série d’attentats meurtriers en Russie, l’aviation russe a bombardé 25 jours la Tchétchénie, puis l’armée russe est entrée avec l’objectif d’isoler et d’éliminer les rebelles. Hier, le Premier ministre Vladimir Poutine a annoncé que le tiers nord de la république indépendantiste était sous contrôle des forces fédérales. «Mais l’on s’interroge maintenant pour savoir s’il faut en rester là ou pousser vers le Sud», explique Alexandre Pikaïev, spécialiste des questions de défense à la fondation Carnegie. Le simple maintien d’un cordon de sécurité «coûterait cher et obligerait à un déploiement militaire important», ajoute cet expert, «mais une attaque vers le Sud signifierait une guerre totale avec de lourdes pertes». Le risque est désormais que les dirigeants politiques, à l’approche des élections législatives de décembre et présidentielle de juin, ne puissent se satisfaire de cette demi-victoire et contraignent les généraux à attaquer Grozny et les zones montagneuses du Sud. «Ce serait une folie», assure Paul Beaver, du groupe londonien d’analyse militaire Jane’s, qui estime que la seule issue au conflit passe désormais par le dialogue politique. La première guerre de Tchétchénie avait duré 21 mois, fait 80 000 morts et finalement tourné au désavantage de l’armée russe, battue et contrainte de se retirer. «Les Russes ont beaucoup appris de ce qui s’est passé il y a cinq ans. Ils savent qu’il faut utiliser l’aviation au maximum et déployer ensuite des troupes d’élites» et non des appelés mal entraînés, poursuit Paul Beaver. Selon lui, la position actuelle de l’armée russe, déployée sur la rive nord du fleuve Terek, peut être facilement défendue. «Le fleuve est une ligne de défense naturelle» et les milliers d’hommes de troupes, soutenus par des centaines de chars, par l’artillerie et par l’aviation, sont nettement mieux armés que les combattants tchétchènes. Hier, les médias russes expliquaient que la Russie avait décidé d’installer un gouvernement prorusse dans le nord de la Tchétchénie. L’analyste militaire moscovite Pavel Felgenhauer, très critique envers l’opération en cours, estime en revanche que la Russie se prépare des décennies de conflit larvé mais sanglant. «Ce sera le Liban, en pire», assure-t-il, soulignant que la zone tenue par les Russes est beaucoup trop vaste pour être contrôlée efficacement. «Plus les lignes russes seront étendues, plus il sera facile aux Tchétchènes de lancer des raids derrière les armées russes», souligne-t-il. La «frontière» russe-tchétchène s’étend sur près de 600 km. Selon M. Felgenhauer, les forces tchétchènes ont déjà 20 000 hommes sur le champ de bataille, sans compter les troupes régulières encore tenues en réserve. Elles sont en outre mieux armées qu’en 1994-96. Deux avions russes ont déjà été abattus par des missiles de type Stinger. En face, l’armée russe, même pléthorique, est encore moins bien préparée qu’en 1994, selon plusieurs experts.
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