«Ah, vous êtes mariée ? C’est bien dommage nous n’avons pas besoin de vous». Combien sont-elles les Libanaises postulant un emploi, notamment dans l’enseignement, qui ont entendu cette réflexion ces derniers temps ? À croire que le marché de l’emploi féminin au Liban n’aime que les célibataires, sans jamais bien sûr reconnaître dans cette préférence marquée la moindre forme de discrimination. Après tout, nous sommes bien au Liban, oasis des libertés et des droits de l’homme, n’est-ce pas ? Nadia est mariée et a deux enfants. Par ces temps d’austérité, elle s’est mise à la recherche d’un emploi d’enseignante, étant elle-même dessinatrice diplômée. Elle a pratiquement fait le tour des écoles, notamment chrétiennes – qui veillent en principe à la protection de la cellule familiale –, en vain. Ce fut partout le même rejet, sans raison précise. Simplement, lorsque les recruteurs apprenaient qu’elle était mariée et mère de deux enfants en bas âge, ils prenaient un air désolé et refusaient même d’examiner son dossier. L’explication, elle a fini par la trouver chez une amie ayant vécu la même expérience : «Ces écoles n’aiment pas engager des femmes mariées d’abord parce qu’elles leur coûtent plus cher sur le plan des allocations sociales, ensuite parce qu’elles craignent que l’enseignante ne réclame une réduction des frais de scolarité pour ses enfants». D’une amie à l’autre, Nadia découvre que son cas est assez courant, la plupart des sociétés préférant engager pour les postes vacants soit des hommes, soit des femmes célibataires, les mères de famille étant considérées comme peu disponibles et ayant d’autres priorités. Selon Jeannette, sans le dire clairement, «les employeurs vous font comprendre qu’il vaut mieux, pour obtenir un job, ne pas être en âge de fonder une famille. Il les leur faut soit nubiles soit séniles», lance-t-elle avec humour. Une condition : ne pas avoir d’enfant Un humour qui cache mal une certaine amertume. Surtout à l’époque actuelle où un salaire de plus n’est pas à négliger pour que la famille puisse mener une vie décente. Yousra a eu un peu plus de chance que Nadia. Bien que jeune mariée, elle a été engagée pour un poste de secrétaire, mais son patron lui a bien signifié qu’il ne souhaitait pas la voir tomber enceinte. Il a fallu qu’elle lui fasse une promesse en ce sens pour qu’il renonce à inclure «ce souhait» comme une clause du contrat d’embauche. «Je veux quelqu’un qui travaille, non une personne qui vienne chaque matin avec des caprices pour me réclamer ensuite un congé de maternité», lui aurait-il déclaré catégoriquement. Comme elle a besoin d’augmenter les ressources du ménage, elle a été contrainte d’accepter cette condition. Officiellement pourtant, la loi ne prévoit pas cette forme de discrimination. En principe, les femmes au travail disposent des mêmes droits que les hommes, avec en plus bien sûr un congé de maternité de 40 jours. Mais aucune disposition ne pénalise un patron qui licencie une femme parce qu’elle tombe enceinte ou qui refuse d’engager une femme mariée, sans même prendre la peine d’examiner son dossier. De plus, les ligues féminines étant ce qu’elles sont, nul ne vient en aide à la femme qui n’est pas engagée pour un job pour lequel elle est pourtant qualifiée. Une mère de famille doit donc se contenter de petits boulots, car l’existence des enfants effraie les patrons. S’agit-il donc là d’une réhabilitation de la femme célibataire, dans une société généralement conservatrice, qui préfère le schéma traditionnel pour la gente féminine ? «Même pas, précise Nadia. Aux yeux de la société, la femme doit toujours se marier et les institutions religieuses continuent de donner la priorité à la cellule familiale. Mais lorsqu’il s’agit de travail et surtout de salaire, on oublie ces principes». La mère de famille suscite donc la méfiance des patrons, selon le vieux cliché qui lui interdit d’avoir des velléités de carrière, puisqu’elle doit ménager ses efforts pour son foyer. À moins d’avoir un piston ou de s’établir à son propre compte, une femme mariée trouve donc difficilement un job à la mesure de ses compétences. C’est du moins ce que Nadia et ses nombreuses compagnes affirment. Leur cas multiplié par centaines est pourtant loin d’émouvoir la société qui a déjà bien du mal à trouver du travail à ses chômeurs au masculin. Alors pensez-vous, des femmes mariées et, qui plus est, mères de familles ! Pour aborder l’an 2000, plus moderne que cela on meurt.
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