Les Tchétchènes qui fuient par milliers les bombardements russes ont trouvé asile en Ingouchie (Caucase) où ils ont été accueillis en «frères», les deux peuples ayant vécu au sein de la même république pendant près de soixante ans à l’époque soviétique. Le président ingouche, Rouslan Aouchev, a déclaré que sa république accueillait actuellement 75 547 personnes ayant fui la Tchétchénie. La place centrale du petit village ingouche de Sleptsovsk, à dix kilomètres de la frontière tchétchène, est envahie par les personnes déplacées venues de la république indépendantiste rebelle. Des couvertures et des tapis ont été déroulés sur le sol. Plus chanceuse, Louisa Chabaïeva, 47 ans, a trouvé asile chez Rachid Tchakhkiev, qui l’a accueillie avec sa sœur et leurs trois enfants qui jouent dans la cour de la maison de briques rouges. «Je ne suis pas riche, mais je peux les nourrir. Allah nous aidera !», lance Rachid qui vit du commerce de pommes de terre dans cette petite république guère plus riche que la Tchétchénie voisine dévastée par la guerre avec Moscou (décembre 1994-août 1996). Cet homme courageux s’est rendu en Tchétchénie sous les bombes, inquiet pour des membres de sa famille qui vivent sur ce territoire. «Arrivé dans le village d’Atchkhoï Martan, j’ai appris que mes proches avaient été recueillis par mon oncle à Stavropol (sud-ouest de la Russie). J’avais pris des risques pour rien. Alors, j’ai proposé à des habitants du village de repartir avec moi dans mon camion», a-t-il raconté. «Maintenant, ces personnes vivent chez moi. D’autres Ingouches ont fait de même quand ils le pouvaient, mais certains n’ont plus de place. Que faire avec les milliers d’autres réfugiés ?», se demande Rachid. Le président ingouche a déclaré s’attendre à l’arrivée de plus de 250 000 réfugiés dans sa république qui ne compte que 300 000 habitants. L’Ingouchie est actuellement la seule porte de sortie pour les Tchétchènes qui ne sont pas autorisés à poursuivre leur exode au-delà de cette république vers le reste du territoire russe. «Tout ira bien, on va s’en sortir. On trouvera de la place pour tout le monde même si on doit coucher par terre. Le plus important, c’est que la guerre se termine», souhaite l’épouse de Rachid, Zara. Louisa Chabaïeva ne trouve pas les mots pour remercier comme elle le voudrait la famille de Rachid. «Nous ne pouvions plus rester là-bas. Les enfants ne mangeaient plus, ne dormaient plus et n’arrêtaient pas de pleurer. Mais les hommes sont restés», confie-t-elle. Les deux peuples qui étaient réunis au sein de la même république de 1934 à 1992 sont proches par la langue et ont une structure sociale presque identique fondée sur les clans. Ils font également partie des peuples punis par Staline pour «collaboration» avec les nazis et ont été déportés en Sibérie et en Asie centrale en 1944. Avant cette date, leur histoire respective est cependant très différente, les Tchétchènes ont notamment joué un rôle de premier plan dans le mouvement de résistance des montagnards du Caucase contre la conquête russe au XIXe siècle alors que les Ingouches n’y ont pas participé. Même chose lors de la révolte du Daghestan en 1920 contre le pouvoir soviétique. Après que la Tchétchénie eut unilatéralement proclamé son indépendance de la Fédération de Russie, en novembre 1991, les Ingouches se sont, eux, prononcés par référendum début 1992 pour leur maintien au sein de cette fédération. Rachid se contente, pour sa part, de citer un proverbe pour justifier cette entraide : «en cas de malheur, c’est le voisin qui arrive en premier et pas le parent. Or, nous sommes voisins».
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