Impressionnant est le jaune pâle qui a enveloppé le Mont Mekmel et les villages étendus à ses pieds. Mais beaucoup plus saisissant était encore le silence de mort qui a envahi hauteurs et vallées. N’étaient-ce les voitures garées sur les bords des routes, on croirait ces maisons, aux volets fermés, carrément désertées. À Ehden, personne ne se hasarde dans les rues passé midi, et si un malchanceux tombe en panne d’essence à Bécharré, il doit attendre la fin de l’éclipse pour faire le plein. Terrorisés par les risques d’aveuglement total ou partiel, guère rassurés quant aux lunettes spéciales, pourtant agréées dans tous les pays du monde, les habitants du Nord, comme les autres Libanais, se sont rabattus en masse sur la télévision. Ainsi Georgette, mère de deux enfants de quatre et deux ans, a décidé de confectionner gâteaux et glaces pour garder sa progéniture à l’intérieur de la maison. «Toutes les méthodes sont bonnes pour les empêcher de lorgner du côté du jardin. On ne peut contrôler la direction de leur regard», ajoute-t-elle. Son mari s’est plié de bonne grâce à la consigne, précisant : «Ma femme aime bien mes yeux, et je n’ai pas envie de l’en priver !». Puis, passé le moment de l’éclipse et de la peur panique, les gens ont réagi. La peur a cédé la place à une grande déception. «J’avais peur de chausser des lunettes car elles pouvaient être de fabrication locale», déplore Amanda, 13 ans qui, elle aussi, a dû se contenter de la télévision. «Il est évident que j’ai raté l’éclipse et je me demande si je vivrai jusqu’à la prochaine». Cependant, ce sentiment de déception est le plus perceptible parmi ce groupe de jeunes spéléologues qui ont fait la trotte Beyrouth-Dahr el-Qadib, pour vivre ce moment du haut d’un promontoire du Liban. Hélas, le paysage n’a pas beaucoup changé durant l’éclipse. Ils ont attendu en vain ces minutes sombres qui n’arrivaient pas, et maintenant le trajet leur paraît infructueux. D’autres jeunes, venus d’aussi loin, se sont installés sur leurs chaises longues, munis de leurs guitares, de leurs chansons, de lunettes spéciales éclipse, et aussi, en personnes prévoyantes, de quelques provisions qui se sont avérées fort utiles. Ces amuse-gueules les ont aidés à garder haut le moral. «L’éclipse est une occasion de faire la fête, d’autant que c’est jour chômé», assure Pascale, qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. «Il est vrai que c’est là un phénomène naturel impressionnant beau à voir, mais on s’attendait à bien plus», souligne Patricia. C’est à Pierre pourtant que revient le mot de la fin : «On nous a rebattu les oreilles avec l’éclipse sans trop nous préciser que le phénomène, pour nous, serait partiel. Nous étions partis pour une nuit de midi pour nous retrouver finalement avec bien moins qu’un coucher de soleil…».
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