Un fait est certain : le statu quo qui prévalait dans le pays depuis l’éviction du général Michel Aoun en octobre 1990 a pris fin avec les dernières élections israéliennes et la relance des négociations de paix. S’il est encore tôt pour se prononcer sur la portée du bouleversement en cours, il est d’ores et déjà possible d’affirmer qu’une nouvelle page de l’histoire de la région est sur le point d’être tournée. Le Liban a été, parmi les pays arabes, celui qui a le plus souffert du conflit israélo-arabe. Les conditions internationales et régionales qui avaient aidé les Libanais à mettre sur pied la formule de 1943 avaient été remises en question dès 1948 avec la création de l’État d’Israël. L’émergence au Moyen-Orient d’un État fondé sur l’exclusivisme religieux ne pouvait que menacer la formule de convivialité mise au point par les Libanais. Elle avait en effet entraîné une modification radicale du paysage politique arabe – les démocraties et les régimes modérés cédant progressivement le pas à des dictatures militaires –, introduit au cœur du Moyen-Orient les lignes de front de la guerre froide et, plus tard, ravivé dans le monde arabe les fanatismes de tous genres. Pour le Liban, devenu le champ clos de tous les conflits de la région, la paix au Moyen-Orient est une condition indispensable au rétablissement de son indépendance et de sa souveraineté. Mais la paix, avec les changements qu’elle implique, n’est pas facile à promouvoir et à gérer. Les problèmes sont en effet majeurs : 1. Tout d’abord ceux qui concernent la négociation : il est certes important de souligner l’importance d’une coordination libano-syrienne dans ce domaine, mais celle-ci ne saurait être effective que si le rôle du Liban ne se limite plus à celui de simple figurant. Faut-il rappeler pour ceux qui ne s’en souviennent plus le précédent de 1946 quand Libanais et Syriens avaient, d’une manière conjointe, négocié l’évacuation des troupes françaises. Le rôle de la délégation libanaise avait été, à l’époque, déterminant. La négociation en cours nécessite un changement qualitatif dans la nature des rapports entre les deux pays. De ce changement et de la coordination effective qui devrait s’instaurer entre les deux pays dépendra l’avenir de leurs relations. 2. Ensuite, les problèmes que vont entraîner, en cas d’accord de paix, la question de l’implantation des réfugiés palestiniens établis au Liban depuis 1948. Les positions de principe dans ce domaine ne suffisent pas à conjurer le danger. Le Liban ne peut guère s’offrir le luxe de s’appuyer sur le droit international pas plus qu’il n’est en mesure de bloquer la négociation. Il ne lui reste que l’intelligence pour pallier la faiblesse. Il lui faut donc élaborer des solutions de rechange qui, tout en sauvegardant ses intérêts essentiels, lui permettent d’éviter une nouvelle tutelle dont le but serait, cette fois, de le forcer à accepter ce qu’il a jusque-là refusé. Il serait également utile de tirer profit du consensus concernant l’implantation des Palestiniens pour rouvrir le dossier des naturalisations et mettre un terme aux tentatives de manipulation du tissu social libanais. 240 000 personnes selon les chiffres de l’État (400 000 selon d’autres chiffres, le nombre des «dossiers» familiaux traités étant de 80 000) ont bouleversé l’équilibre démographique du pays et grevé le budget des prestations sociales. Plus grave, la majeure partie de ces naturalisés ne résident pas dans leur pays d’adoption et n’en partagent pas les traditions. Nombre parmi eux n’ont d’ailleurs pour fonction que d’infléchir dans un sens ou l’autre la volonté des Libanais exprimée lors des multiples scrutins électoraux. 3. Enfin, dernier problème et non des moindres, celui de la nature des rapports à établir entre les Libanais dans ces moments cruciaux où se décide leur avenir. L’accord de Taëf qui a mis un terme à la guerre est depuis 1989 l’objet d’une controverse permanente concernant sa mise en application. Arguments et contre-arguments ne valent, en général, que le temps d’un échange de coups entre politiciens de tous bords. Les atteintes aux libertés publiques, le conflit sur la répartition des pouvoirs, les tentatives de tutelle du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire ne datent pas d’aujourd’hui. Elles sont inhérentes au système mis en place depuis dix ans. Ce système avait jusque-là recours, pour limiter tout débordement, à l’arbitrage de la Syrie qui gérait au mieux de ses intérêts les conflits qui agitaient la classe politique. Dans une perspective de paix, les Libanais doivent apprendre à gérer eux-mêmes leurs conflits, la seule instance à laquelle se référer devant être le pouvoir judiciaire – à condition toutefois d’assurer sa pleine indépendance par rapport aux autres pouvoirs. Cet objectif est prioritaire, car à défaut d’un tel recours, il ne leur restera qu’à rechercher, une nouvelle fois, l’arbitrage de la rue. Le Liban est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Les débats et les conflits qui agitent la classe politique appartiennent à une période révolue. L’opposition qui dénonce aujourd’hui les atteintes à l’accord de Taëf ne peut être crédible que si elle procède à une révision critique de la politique qu’elle a elle-même pratiquée alors qu’elle détenait les rênes du pouvoir. Les thèmes de l’entente nationale, du dialogue, de la participation que les opposants d’aujourd’hui soulèvent sont ceux-là mêmes qu’ils avaient refusés d’appliquer alors qu’ils étaient en charge de l’État. Quant au pouvoir actuel, sa légitimité ne peut plus se fonder négativement sur le seul thème de la «lutte contre la corruption», elle doit désormais se définir positivement et, pour cela, faire très précisément ce que ses adversaires n’ont pas voulu faire, à savoir l’entente nationale entre les Libanais qui reste la clef de voûte de toute politique nationale. Seule une telle démarche qui dépasse les clivages actuels permettra à l’État de s’atteler à la solution des problèmes dans lesquels se débat le pays.
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