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Actualités - Opinion

Tribune Art, foire et décoration

Rien n’empêche d’acheter un tableau comme on achète un tapis de salle de bain pour l’assortir au carrelage et égayer la pièce. Une huile, n’importe laquelle, dans un cadre doré un peu patiné enrichira votre salon ; une gravure ancienne qui montre une ville étrangère donnera un ton de bon goût et d’exotisme à votre bureau ; rien de mieux non plus qu’une affiche moderne avec de grands jets de couleur pour habiller votre nouveau loft et confirmer à quel point vous êtes «branché». Du coup, autant acheter la statue avec le fauteuil et l’aquarelle avec les rideaux. Les organisateurs des salons de décoration ont raison de vous proposer cette économie de temps dans votre agenda chargé. Dans cette course à l’efficacité, il se peut même qu’ils s’avèrent visionnaires : pourquoi continuer à séparer le dessin du design, la peinture de la peinture en bâtiment, l’art de la tapisserie et la pose du papier peint ? Abattons les cloisons posées par d’autres temps, mélangeons les genres et les métiers, soyons modernes, tout le monde y gagne : les consommateurs, les artistes «relookés» en décorateurs, les œuvres transformées en produits à la mode. Quels complexes d’un autre âge devraient retenir le «client» à devenir consommateur d’art plutôt qu’amateur d’œuvres, et l’exposant à réduire ces dernières au statut de denrées exposables en tête de gondole d’un supermarché de tissus d’ameublement, pratique que des pays sans doute trop «vieux jeu» comme les États-Unis, la France ou le Japon répugnent à adopter? Naguère, une œuvre était une personne, issue de l’effort le plus concentré, le plus intime d’un créateur, trace d’un rêve et née dans un cri. On ne l’achète pas, on la rencontre parmi d’autres, on l’adopte plus qu’on ne la choisit. Ce premier contact demande un peu de silence, un peu de temps. S’il y a foule autour de celle que vous allez choisir, que ce soit celle d’autres œuvres, ses sœurs de la même époque, ou ses lointaines aïeules, qui, si différentes soient-elles, procèdent de la même genèse. Parmi cette ronde des œuvres, vous saurez quelle est celle qui, entre toutes, vous parle et avec qui vous voulez, à votre tour, longtemps, très longtemps continuer à dialoguer. Vous l’inviterez chez vous, vous lui ferez une place dans votre vie, vous l’installerez comme on installe une amie. Elle vous consolera aux jours d’angoisse, elle s’illuminera avec vous dans les moments de joie et de triomphe et portera à vos côtés les souvenirs du temps qui passe. Invitée chez vous elle sera l’hôtesse de votre demeure, confiant parfois un peu de votre secret à vos meilleurs amis. Votre décoration se fanera, mais l’œuvre que vous aurez choisie avec votre cœur continuera à lui parler et grandira avec lui. Ainsi vous pouviez avoir une personne, avec vous, pour la vie, et vous ne vous en étiez pas rendu compte ; des «amis» un peu superficiels, un peu intéressés, vous avaient fait croire autre chose, et vous l’avez traitée comme une chose décorative qu’on achète, qu’on déplace et qu’on jette lorsque la mode en est passée? Malgré les temps qui changent, j’ai la confiance sans doute démodée, qu’au pays de l’hospitalité, les œuvres d’art sauront rester des invitées.
Rien n’empêche d’acheter un tableau comme on achète un tapis de salle de bain pour l’assortir au carrelage et égayer la pièce. Une huile, n’importe laquelle, dans un cadre doré un peu patiné enrichira votre salon ; une gravure ancienne qui montre une ville étrangère donnera un ton de bon goût et d’exotisme à votre bureau ; rien de mieux non plus qu’une affiche moderne avec de grands jets de couleur pour habiller votre nouveau loft et confirmer à quel point vous êtes «branché». Du coup, autant acheter la statue avec le fauteuil et l’aquarelle avec les rideaux. Les organisateurs des salons de décoration ont raison de vous proposer cette économie de temps dans votre agenda chargé. Dans cette course à l’efficacité, il se peut même qu’ils s’avèrent visionnaires : pourquoi continuer à séparer le...