L’alerte fait trembler autant les scientifiques que le commun des mortels. De plus en plus nombreux sont les agents infectieux qui développent une résistance aux antibiotiques. La plus grande découverte médicale se trouve ainsi menacée par ces minuscules ennemis invisibles à l’œil nu. Le phénomène, en effet, risque d’entraîner de redoutables conséquences, puisque la prolifération de ces résistants menace d’anéantissement toutes les victoires historiques contre les bourreaux séculaires de l’humanité. Le danger est loin d’être imaginaire. Bon nombre d’experts avertissent que le temps presse, d’où le climat d’urgence qui règne dans la recherche internationale, de crainte de retrouver la population mondiale une fois de plus démunie, comme elle le fut jadis face aux infections et leurs agents. Le 12 janvier 1941 est un jour mémorable pour tous les hommes. Elle marque une date dans leur histoire, puisque c’est ce jour-là que la pénicilline a été utilisée pour la première fois sur un policier d’Oxford qui s’en allait d’une septicémie à staphylocoque doré. L’infection s’arrêta mais le malheureux cobaye, quelques jours plus tard, s’éteignait faute de quantité suffisante de médicaments. Et c’est ainsi que le monde apprit que la médecine était en train de remporter une victoire sur la vieille ennemie dévastatrice: la mort. La seconde date à inscrire à ce chapitre est malheureusement bien plus inquiétante. Le 29 janvier 1997, un jeune Japonais infecté par un staphylocoque doré, soumis à un traitement intensif à base d’antibiotiques, décédait, aucun des antibiotiques connus ne réussissant à venir à bout du staphylocoque doré dont il était atteint. Pour la première fois, les antibiotiques s’avéraient inopérants. Entre ces deux dates, la médecine, grâce à ces précieux auxiliaires, a accumulé des victoires. En 1943, la streptomycine permettait de s’opposer à un des plus coriaces carnivores du genre humain: le bacille de la tuberculose. Le nombre de ses victimes allait se réduire de 50% dans certains pays européens au cours de l’année qui a suivi cette découverte. Vint ensuite le tour de la diphtérie, de la typhoïde, de la scarlatine et de l’endocardite bactérienne. Toutes des maladies devenues traitables ou guérissables grâce aux antibiotiques. Les maladies sexuellement transmissibles vont elles aussi faire partie des vaincus. Et il en est de même pour la fièvre jaune et le choléra, responsables d’effroyables hécatombes durant des siècles. Un succès non définitif En 1945, Alexandre Fleming, le père de la pénicilline lui-même, commence à se douter de sa propre victoire ou plutôt de sa permanence. Dès 1949, des patients atteints de staphylocoques résistent à la pénicilline tout en transmettant cette résistance aux générations qu’ils engendrent. D’où l’effort permanent des chercheurs à mettre au point de nouveaux antibiotiques, diversifiant leurs modes d’action. En 1950, il est possible de trouver sur le marché plus de 50 variations sur thème de pénicilline, 12 tétracyclines, 70 céphalosporines, 9 microlides. Rien de neuf à l’horizon Une vingtaine d’années se sont écoulées toutefois sans que cet arsenal défensif accuse de nouvels apports. En revanche, les médecins signalent la résistance de certaines souches de streptocoques (stroptococcus pneumoniac) à la pénicilline, allant, selon les pays, de 46% aux États-Unis à 30% dans les pays méditerrannéens. Des agents, à l’origine de la tuberculose, de la méningite bactérienne, de diarrhées, d’infections urinaires, même de la peste, ne repondent plus aux traitements à base d’antibiotiques. Sensiblement plus inquiétante paraît la situation avec les staphylocoques dorés, dont le taux de résistance à la pénicilline atteint parfois, en Europe, jusqu’à 60% dans les services des soins intensifs. Aux États-Unis, des souches isolées de staphylocoques dans les hôpitaux s’avèrent multirésistantes dans une proportion de 35%, contre 2% en 1975. La même étude entreprise au Japon révèle 60%, tandis qu’en France elle dévoile 60% de multi-résistance. En Grande-Bretagne, plus d’une centaine d’hôpitaux accusent chaque mois des épidémies dues à ce pernicieux micro-organisme. Des spécialistes estiment, en conclusion aux études entreprises, que les staphylocoques dorés sont en mesure de résister, actuellement, à vingt différentes familles d’antibiotiques. Parmi elles, la panacée nommée vancomycine, considérée jusque-là l’ultime recours et l’arme de la dernière chance. La mobilisation générale Ce sombre tableau mondial justifie une mobilisation universelle, d’autant plus que les voyages internationaux abolissent frontières et barrières aidant ainsi à la rapide propagation des agents infectieux résistants. L’Organisation mondiale de la santé a déjà élaboré un plan de lutte. Dans le cadre de ce programme, une série de colloques et de congrès internationaux, se tenant dans différentes parties du monde, sont consacrés à l’étude de ce problème. Les structures de surveillance au sein des centres hospitaliers sont vivement recommandées, et leur développement établit de plus en plus de liens et d’échanges d’informations entre institutions. La menace du retour à l’ère pré-antibiotique n’est pas écartée pour autant. Du temps précieux a été perdu et les précautions n’ont été établies que quand les souches résistantes étaient devenues endémiques. Que doit-on retenir sur le plan individuel de ces faits? D’abord d’éviter soigneusement l’automédication et l’usage abusif des antibiotiques. S’abstenir autant que possible d’utiliser de manière inadéquate ces médicaments. Il est très important de réserver ces traitements aux infections où ils sont vraiment nécessaires. Se dire que les antibiotiques représentent un traitement d’exception et ne doivent en aucune manière devenir la règle face aux premières manifestations d’une infection. Dernière recommandation très importante: ne prendre des antibiotiques qu’à des doses suffisantes et respecter scrupuleusement la durée prescrite. Aucun traitement ne doit être interrompu sous pretexte qu’on se sent bien et qu’on juge, de son propre chef, que la médication est suffisante. Les traitements mal suivis, les prescriptions mal ciblées et le non-respect des règles élémentaires de précaution sont à l’origine de la résistance actuelle.
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