Les travées du stade de Ghazir commencèrent à se remplir dès 10 heures du matin alors qu’au-dehors tous les restaurants étaient affairés à installer des postes de télévisions dans leurs établissements pour permettre à leurs clients de ne perdre aucune miette de la rencontre prévue à 20h45. À l’heure dite, plus rien : le couvre-feu général était décrété et pas âme qui vive dans les rues, tout le monde avait les yeux rivés sur son petit écran. Collège de La Sagesse, 20h00 : une marée humaine verte et surchauffée occupe toute la place (et même plus) devant un écran géant alimenté par une sono qui déverse dans un vacarme assourdissant chants et hymnes à la gloire de La Sagesse. Stade de Ghazir, 20h30 : les gradins sont archicombles. Le public tout de vert et de blanc vêtu agite des drapeaux de la même couleur en scandant les noms de ses joueurs favoris à tour de rôle. Dans la tribune officielle, les représentants des autorités légales du pays, assis aux côtés des membres des Fédérations asiatique et libanaise de basket-ball en plus de plusieurs personnalités politiques et du show-biz, savouraient ces moments uniques que seul le sport est capable d’engendrer. Le match Stade de Ghazir, 20h50 : une gigantesque ovation accueille les joueurs libanais à leur entrée sur le terrain. Aucune surprise dans la formation initiale : Sarkis aligne un cinq classique composé de Méchantaf, Khatib, Yasser, Acha et N’Diaye soit une moyenne de taille élevée pour rivaliser avec l’équipe chinoise qui compte particulièrement sur ses deux Américains Woodard et Hodges. D’entrée, les Verts annoncent la couleur et marquent coup sur coup deux essais consécutifs à trois points par le biais de Khatib et Méchantaf. Mais les Chinois pendant ce temps ne se laissaient pas distancer et répondaient du tac au tac, prenant même l’avantage au milieu de la première mi-temps. Sarkis en profitait pour procéder à son premier changement, Eskédjian effectuant sa rentrée à la place de Yasser pour essayer de piéger des Chinois inexistants aux rebonds. La première période continuait sur un rythme effréné et aucune équipe ne parvenait à se détacher véritablement, l’écart oscillant entre deux et cinq points. Côté chinois, ce sont comme prévu les Américains Woodard et Hodges qui se montraient les plus entreprenants, bien épaulés par le duo chinois Ji et Jié tandis que Khatib et surtout Acha côté libanais faisaient de leur mieux pour garder La Sagesse sur les bons rails. Deux minutes avant la fin de la première manche, Sarkis opérait son deuxième remplacement et lançait Bahjat Chidiac dans le bain à la fois pour surveiller de près Hodges et renforcer quelque peu sa défense. Bien lui en prit car l’équipe chinoise commença dès ce moment à éprouver les pires difficultés à prendre en défaut l’équipe libanaise qui en profita pour recoller au score et parvint même à prendre l’avantage à l’ultime seconde grâce à un tir à trois points réussi par Eskédjian au milieu d’une foule en délire et les deux équipes regagnaient les vestiaires avec un petit point d’avance pour l’équipe locale (42-41). Les Verts entamèrent la seconde manche sur les chapeaux de roues et N’Diaye se mit en valeur dès les premières minutes en marquant deux paniers supplémentaires pour le compte de son équipe, dont un extraordinaire dunk qui enflamma les supporteurs chauffés à blanc. L’entraîneur de l’équipe chinoise, qui sentait bien que son dispositif prenait l’eau de toutes parts, demanda un temps mort pour essayer de réorganiser l’équipe mais rien n’y fit : les Verts, poussés par un public de plus en plus bruyant, semblaient se multiplier sur le terrain et, forts de leur avantage porté à sept points, faisaient circuler la balle pendant les trente secondes réglementaires avant de conclure. L’invité surprise Coup de théâtre au milieu de la seconde mi-temps : l’arrivée inopinée et ô combien symbolique du président de la République libanaise, venu tout droit de l’aéroport pour encourager les joueurs locaux. Sa venue sembla donner des ailes à ces derniers qui accentuèrent encore plus leur avance au tableau d’affichage malgré un timide retour des Chinois qui donnèrent l’illusion l’espace de quelques secondes de revenir dans le match en réduisant le score à 55-52. Mais c’était sans compter sur la hargne des Verts qui n’entendaient pas ainsi laisser filer un titre qui leur tendait les bras. Acha, Khatib, Chidiac, Méchantaf et N’Diaye marquaient à tour de rôle et dans toutes les positions possibles tandis que le public déchaîné achevait de démobiliser complètement une équipe de Liaoning totalement dépassée par les événements et qui semblait vouloir en finir à tout prix et sortir du guêpier dans lequel elle s’était fourrée. Celui qu’on appelle en jargon sportif le sixième homme, en l’occurrence le public, n’aura jamais autant mérité son nom que lors de cette finale : aucune équipe au monde n’aurait pu s’imposer ce soir-là sur le terrain de Ghazir et on avait l’impression d’assister à une corrida dans laquelle le taureau (toutes proportions gardées) n’avait aucune chance de s’en sortir. Quelques minutes avant la fin de la rencontre, Sarkis effectuait un nouveau changement en faisant rentrer Boulos Béchara à la place de Chidiac pour essayer de calmer le jeu et faire tourner le ballon le plus longtemps possible, chose dans laquelle il excelle. L’écart était alors de douze points entre les deux équipes et les Chinois ne semblaient plus en mesure d’inquiéter nos héros. Les dernières minutes semblaient interminables, chaque équipe, et pour des raisons différentes, ayant hâte d’en finir : les uns pour sortir de l’enfer et les autres pour accéder au paradis. Les prix Le coup de sifflet final enfin donné, tout le monde laissa éclater sa joie sans retenue et les organisateurs eurent un mal fou pour calmer tant bien que mal les esprits et procéder à la remise des prix. Mais ceci ne fut qu’une occasion de plus pour exulter, les joueurs libanais raflant toutes les médailles et démontrant une fois de plus leur supériorité sur leurs concurrents : Méchantaf meilleur marqueur aux trois points et prix du fair-play; Vicken meilleur remplaçant ; Acha homme du match et meilleur playmaker de la compétition ; N’Diaye meilleur joueur de cette dixième coupe d’Asie et ce n’est que justice vu l’immense travail défensif qu’il a abattu au cours de cette semaine. Sarkis, qui fut élu meilleur entraîneur avec son homologue de l’équipe Petronas, est peut-être celui qui méritait le plus cette récompense : son charisme et ses stratégies diaboliques sortirent plus d’une fois La Sagesse d’un mauvais pas qu’on croyait souvent irréversible. Chapeau également pour les autres joueurs qui ne reçurent pas de prix mais dont la valeur n’en est pas moins atténuée. Chapeau pour le président Choueiry qui sut façonner une équipe homogène et gagnante. Chapeau pour le public qui soutint son équipe même dans les moments les plus difficiles. Chapeau enfin pour le Liban qui réussit là où d’autres pays, pourtant plus huppés, échouèrent.
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