Depuis sa première exposition, à Beyrouth en 1967, Martha Hraoui n’a jamais cessé de vivre en peinture. Débarquée en France en 1975, elle partage depuis 1995 son temps entre ses deux ateliers de Hazmieh et de Paris. Cet été, le Sénat français lui ouvrira les portes de son Orangerie pour une exposition individuelle. En 1967, Martha Hraoui expose, pour la première fois, au Saint-Georges. «J’étais très jeune, trop jeune. Aujourd’hui, avec le recul, je réalise que c’était presque inconscient. Si j’avais à le refaire, je ne me jetterai jamais comme cela. Mais le Liban était autre, c’étaient d’autres temps…», soupire-t-elle. Ses toiles voyagent ensuite au Mexique, à Sao Paulo, à Téhéran… Puis la guerre éclate à Beyrouth. «Je n’ai pas réfléchi, je suis partie, sans même savoir que je partais», dit-elle. À partir de 1975, elle s’installe donc en France, mais sans jamais cesser de revenir «chez elle». «J’ai toujours été présente au Liban, notamment dans la Békaa, insiste-t-elle. La Békaa coule dans mes veines. Cette région, où j’ai passé une enfance heureuse, reste et restera toujours ma référence. En matière de paysages, de dictons populaires, d’émotions. Où que je me trouve». En effet, la vieille maison libanaise et l’arcade sont un thème récurrent de la peinture de Martha Hraoui. «Un thème interprété bien sûr de manière subjective et personnelle», indique-t-elle. «Et qui continuera d’ailleurs à être très présent dans mon œuvre. Il me “ symbolise” en quelque sorte». Martha Hraoui est un peintre «du matin». «Les heures auxquelles je préfère travailler sont les premières de la journée. La lumière du matin me relaxe. À Paris, dans mon atelier, j’ai une qualité de lumière magnifique». La situation s’étant améliorée au Liban, Martha Hraoui reprend petit à petit le chemin du retour. «C’est perturbant de rentrer ; le retour a été très dur pour moi», indique-t-elle. «Depuis 1995, j’ai donc le privilège d’avoir deux lieux de travail, à Paris et à Hazmieh. Aujourd’hui, mes déplacements se font en fonction de mon emploi du temps et de mes motivations», ajoute-t-elle. «En gros, mes séjours sont équitablement répartis entre ici et là-bas». Interrogations Chaque artiste traverse des périodes de remise en question. «C’est terrible, ce doute par lequel on passe ; on fait des bilans de sa vie, de sa peinture», note Martha Hraoui. «Et apparemment, plus les années passent, plus les interrogations prennent de l’ampleur». Elle affirme avoir véritablement souffert pour sa dernière exposition. «Je me suis posée beaucoup de questions, je ne sais pas pourquoi». Elle reconnaît toutefois le caractère «sain» de ces interrogations qui, parce qu’elles sont souvent le point de départ d’un renouveau, peuvent être bénéfiques. «L’art, c’est l’infini, dit-elle, il n’y a pas d’aboutissement». Sa peinture lui ressemble-t-elle ? «La personnalité de l’artiste se reflète, en général, dans ses toiles», répond Martha Hraoui. «Lorsqu’il m’arrive d’avoir un coup de cœur pour une toile, je suis toujours très curieuse d’en connaître l’auteur. Et souvent, cette personne “ressemble” effectivement à ses œuvres. Je pense que cela est vrai pour moi aussi. Ma peinture ne peut pas être imperméable à ma réflexion, ni à ce que je vis». Lorsqu’elle ne prépare pas une exposition, Martha Hraoui voyage. «Je suis citoyenne du monde. Je n’ai ni frontières, ni limites. Pas d’étiquette. J’ai aussi l’avantage de parler quatre langues, et cela me donne une ouverture, une meilleure perception des autres peuples», note-t-elle. Elle se dit particulièrement «proche» du continent sud-américain, pour lequel elle «vibre à tous les niveaux : littéraire, musical, ethnique, folklorique. J’ai une étonnante facilité d’adaptation», poursuit-elle. «Je peux découvrir un pays sans jamais me sentir touriste. Surtout lorsque je voyage pour une exposition. Il m’arrive de commencer une journée en sous-sol, dans un atelier avec des ouvriers ; puis, le soir même, de dîner en compagnie des hautes autorités du pays. Côtoyer les gens à tous les niveaux me fait voir le pays sous un aspect assez naturel». Racines «La vie d’un artiste est souvent bourrée de contradictions», admet Martha Hraoui. «Une des contradictions que je vis est la dualité de mon appartenance : mes racines libanaises d’une part ; mon intégration en France, de l’autre. La France m’a beaucoup donné», dit-elle, la larme à l’œil. «En tant qu’artiste, elle m’a offert une stabilité, un cadre, un statut officiel, une reconnaissance». Fin juin-début juillet 99, l’Orangerie du Sénat , à Paris, accueille une exposition de Martha Hraoui. «C’est important pour moi, mais aussi pour le Liban». Pour elle, «l’apport et l’influence de chacune des cultures n’ôtent rien à l’authenticité ni à la sincérité de chacune de mes appartenances». Elle cite le dernier ouvrage d’Amine Maalouf «Les identités meurtrières». «Personnellement, je suis consciente d’avoir un “plus”, une richesse. Cette double identité, je ne la vis pas, Dieu merci, comme un conflit. Ce n’est pas un déchirement, ou plutôt cela ne l’est plus. J’ai atteint une sérénité. Harmonieusement, sans agression, sans brûler les étapes, il y a une paix qui s’est faite en moi». Qui se réflète dans ses toiles, plus lumineuses que jamais.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Depuis sa première exposition, à Beyrouth en 1967, Martha Hraoui n’a jamais cessé de vivre en peinture. Débarquée en France en 1975, elle partage depuis 1995 son temps entre ses deux ateliers de Hazmieh et de Paris. Cet été, le Sénat français lui ouvrira les portes de son Orangerie pour une exposition individuelle. En 1967, Martha Hraoui expose, pour la première fois, au Saint-Georges. «J’étais très jeune, trop jeune. Aujourd’hui, avec le recul, je réalise que c’était presque inconscient. Si j’avais à le refaire, je ne me jetterai jamais comme cela. Mais le Liban était autre, c’étaient d’autres temps…», soupire-t-elle. Ses toiles voyagent ensuite au Mexique, à Sao Paulo, à Téhéran… Puis la guerre éclate à Beyrouth. «Je n’ai pas réfléchi, je suis partie, sans même savoir que je partais»,...