Avec les élections générales de 1999, l’Afrique du Sud se prépare à clore l’ère Mandela dans un climat de désenchantement, bien loin de la vague d’espoir soulevée par le premier scrutin multiracial de 1994. À 80 ans, Nelson Mandela, le père de la «Nation arc-en-ciel», ne se représentera pas: depuis deux ans, cet homme à la santé fragilisée par ses longues années de détention politique a largement laissé les rênes du pays à son dauphin désigné, le vice-président Thabo Mbeki. Déjà, plusieurs de ses vieux compagnons de lutte ont fait savoir qu’eux aussi quitteraient la scène politique l’an prochain pour laisser place à la nouvelle génération. Le départ des vétérans annonce la fin d’un chapitre historique, dans un contexte marqué par les différences entre le vieux sage et son ambitieux successeur, âgé de 56 ans. L’un, visionnaire, fonda sa politique sur un idéal de réconciliation, l’autre, en gestionnaire de talent, se réclame du réalisme et de l’efficacité politiques; l’un a consacré sa vie à la libération de son peuple, l’autre se veut le champion de la «renaissance africaine»; l’un jouit d’une popularité inébranlable, l’autre, malgré ses efforts, ne parvient pas à susciter la sympathie du public. «Les années de pouvoir du président Mandela furent marquées par sa loyauté vis-à-vis de ceux qui luttèrent avec lui et de la réconciliation nationale. M. Mbeki va privilégier la fidélité à sa propre vision» de la transformation du pays, résumait récemment le quotidien Star. La succession annoncée interviendra alors que l’état de grâce né à la fin de l’apartheid s’essouffle: le Congrès national africain (ANC), qui avait recueilli 61% des suffrages lors du scrutin de 1994, se voit crédité d’à peine 51% d’intentions de vote dans les derniers sondages. Un lourd héritage Chiffres à l’appui, l’ANC se félicite pourtant d’avoir «fait plus en quatre ans que l’apartheid en 346 ans d’oppression» pour améliorer les conditions de vie des plus défavorisés. Les soins de santé sont devenus gratuits pour les femmes enceintes et les jeunes enfants. Depuis 1994, chaque jour, 1 700 personnes ont été raccordées à l’eau potable et 1 700 foyers reliés à l’électricité, tandis que chaque semaine voyait se construire deux cliniques. Mais avec le lourd héritage légué par l’apartheid, l’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires de la planète, après le Brésil et le Kenya. Le taux de chômage, qui dépasse 30%, frappe principalement la population noire. Près de la moitié des 40 millions d’habitants vit sous le seuil de pauvreté: 20% de la population se partage 70% des richesses nationales, tandis qu’au bas de l’échelle sociale, les 20% les plus démunis se partagent tout juste 3% des revenus de la nation. À ces chiffres, s’ajoute une criminalité galopante. Il y a quelques mois, M. Mbeki affirmait lui-même que la réconciliation nationale restait un «pur mirage», bien loin du «miracle» annoncé en 1994, en soulignant la «rage croissante» de la population noire face au refus des Blancs de partager les richesses acquises grâce à l’apartheid. La commission Vérité et Réconciliation (TRC), qui a remis fin octobre son rapport après deux ans d’enquête sur les crimes du passé, a, elle aussi, affirmé que la réconciliation de la société sud-africaine ne serait pas facile, du fait des profondes blessures creusées par des décennies de violence politique. Sur le plan économique, malgré des résultats tangents encore fragilisés par le contrecoup de la crise asiatique, le gouvernement a décidé de maintenir envers et contre tout sa politique néo-libérale de rigueur. Et si en 1994 76% des Sud-Africains approuvaient les orientations politiques du pays, seulement 43% d’entre eux se disent aujourd’hui satisfaits, selon un récent sondage de l’institut indépendant Markinor. Le désenchantement général s’est manifesté par une mobilisation très faible pour l’inscription sur les listes électorales: seuls 10 des 25 millions de citoyens ont demandé à pouvoir exercer leur droit de vote pendant la première campagne d’inscription, organisée en fin d’année. En 1994, l’immense espoir soulevé par les premières élections libres avait conduit des millions de Sud-Africains à s’agglutiner devant les bureaux de vote en interminables files d’attente pour exercer un droit dont ils avaient été privés si longtemps et qui fut si durement acquis.
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