Lénine toujours pas enterré, et le tsar Nicolas II inhumé dans la polémique: les dépouilles du chef bolchevique et du dernier tsar, dont les enterrements auraient pu sceller la fin de l’ère soviétique, continuent à encombrer la mémoire collective russe. L’enterrement vendredi à Saint-Petersbourg des ossements de Nicolas II et de sa famille, exécutés par les bolcheviques il y a 80 ans, va se dérouler sans la pompe prévue, malgré le désaccord marqué de l’Eglise orthodoxe. Loin de faire l’unanimité, l’événement historique est en fait marqué par des défections en chaîne, y compris de la part de la plus haute direction politique du pays, et sème le trouble dans la population, dont plus de la moitié ne croit plus aujourd’hui à l’authenticité des restes du tsar, selon un sondage récent. Pour l’Eglise — dont le refus est interprété comme un mot d’ordre par le président Boris Eltsine — l’identité des ossements est douteuse, malgré le bilan d’une commission gouvernementale constatant après cinq ans d’enquête que les restes découverts près de Ekaterinbourg (Outal) sont bien de la famille impériale, exécutée sur l’ordre de Lénine. Le bourreau du tsar et fondateur de l’URSS, quant à lui, est toujours conservé dans son mausolée de la place Rouge. 74 ans après sa mort et sept ans après la mort de l’Union Soviétique qu’il avait inventée, les Russes sont toujours partagés sur la nécessité d’enterrer sa momie: 41% d’entre eux se prononcent pour l’inhumation de Lénine et 42% contre. «Nous ne pourrons rompre avec le passé que lorsque les deux principaux tombeaux de la révolution, celui du bourreau et celui de ses victimes, seront refermés», estime Edvard Radzinski, auteur russe du best-seller «Le tsar Nicolas II. Histoire de sa vie et de sa mort». «Mettre les points sur les i avec ces deux enterrements aurait la même importance symbolique pour la Russie que le procès de Nuremberg pour la résurrection de l’Allemagne», estime l’historien. «Repentir» La Russie avait déjà raté son Nuremberg en 1993, lorsque la jeune démocratie perdit le procès intenté au PCUS. Pour la plupart des juges de la Cour constitutionnelle qui devaient se prononcer sur la «culpabilité» du Parti communiste devant son peuple, une condamnation aurait classé comme «criminel» un parti auquel ils appartenaient eux-mêmes peu auparavant, explique l’historien David Freldman. «Le repentir national n’a pas eu lieu, car les nouveaux dirigeants n’ont pas pu trancher avec leur passé communiste», estime M. Radzinski. «Repentir» —film-culte du Géorgien Tenguiz Abouladzé — était d’ailleurs le mot-clé des premières années de la perestroïka, oublié depuis. M. Radzinski, membre de la commission enquêtant sur la dépouille impériale, assure que Boris Eltsine «voulait absolument organiser les enterrements de Lénine et de Nicolas II avant l’expiration de son mandat à l’an 2000, pour mettre fin au siècle de la révolution» et unir la nation. Mais cette unité n’existe pas: les opposants à l’enterrement de Lénine, communistes ou nostalgiques, sont toujours aussi virulents. En ce qui concerne Nicolas II, la bataille est aussi ardue, et réunit aristocrates, Russes émigrés ou Eglise orthodoxe russe de l’étranger, qui soupçonnent des pires manipulations le régime actuel, encore largement composé d’anciens apparatchiks. Cela dit, les batailles politiques autour du sort des dépouilles impériales laissent indifférents 38% des Russes, selon un sondage. En Russie où «des millions de personnes ont été exécutées, la mort d’une famille, même s’il s’agit d’une famille impériale, ne peut pas avoir le même effet qu’ailleurs», explique Mikhaël Odesski, coateur du livre «La poétique de la terreur». L’enterrement de Nicolas II, pour lequel arrivent 2.000 journalistes, «est un événement pour le monde chrétien, mais pas pour nous», s’étonne l’hebdomadaire «Ogoniok». «Faute de repentir collectif, on commet les mêmes erreurs, et la situation en Russie est aujourd’hui la même qu’à la veille de la Révolution de 1917», estime M. Radzinski. (AFP)
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