Des incidents ont éclaté à Lagos, quelques heures après l’annonce de la mort du principal opposant, Moshood Abiola (60 ans), emprisonné depuis 1994, faisant craindre une possible déstabilisation du processus de transition vers la démocratie dans ce pays de l’Afrique de l’Ouest. Des centaines de jeunes sont descendus dans les rues de la capitale et ont érigé des barricades avant d’enflammer des pneus et de jeter des pierres sur la police. Ces incidents «ne sont peut-être qu’un avant-goût de ce qui pourrait se produire», a estimé un diplomate. Le gouvernement américain, qui comptait sur Moshood Abiola pour jouer un rôle central dans le retour de la démocratie au Nigeria, a été consterné par l’annonce de sa mort. Le président Bill Clinton s’est dit profondément attristé, qualifiant Moshood Abiola de «citoyen distingué et patriote du Nigeria» (LIRE PAR AILLEURS). Dans les capitales occidentales, les hommages se sont multipliés pour honorer la mémoire de l’homme d’affaires yorouba. Abiola était donné largement vainqueur de l’élection présidentielle de 1993, mais le scrutin avait été annulé par les militaires pendant le dépouillement. Le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, s’est dit choqué par la mort de l’opposant qu’il avait rencontré la semaine dernière à Abuja. Et le secrétaire au Foreign Office, Robin Cook, a déploré dans un communiqué le décès d’Abiola, qui «était devenu un symbole de la démocratie au Nigeria. Il est donc particulièrement tragique qu’il décède à ce moment de changement et d’espoir au Nigeria». Depuis la mort, le 8 juin, du dictateur Sani Abacha, qui avait donné l’ordre d’incarcérer Abiola, et son remplacement par le général Abdusalam Abubakar, un vent de changement soufflait en effet sur le pays le plus peuplé d’Afrique. La libération du principal prisonnier politique a été annoncée, mais plusieurs fois repoussée. Le président Clinton a dit à ce propos que les efforts entrepris par les nouvelles autorités nigérianes semblaient aller sur la bonne voie. Kofi Annan a aussi ajouté qu’il espérait que la libération annoncée des prisonniers se produirait. Causes naturelles Le gouvernement a déploré dans un communiqué le décès d’Abiola, «pris de malaise lors d’un entretien avec des représentants nigérians et américains». La présidence a précisé qu’avec l’accord de la famille, une autopsie serait effectuée en coordination avec le médecin personnel d’Abiola pour déterminer les causes exactes de sa mort. Mais la principale tâche du général Abubakar Abdusalam sera de convaincre ses compatriotes que le décès d’Abiola est naturel. La présence du sous-secrétaire d’Etat américain, Thomas Pickering, et les déclarations d’un haut responsable américain selon lequel les Etats-Unis n’ont aucune raison de douter du caractère naturel de sa mort pourraient satisfaire beaucoup de Nigérians. Mais il en faudra plus pour convaincre les plus sceptiques. «C’est une terrible nouvelle. Il y aura forcément beaucoup de suspicion», a déclaré Olisa Agbakoba, chef du parti d’opposition l’Action unie pour la démocratie. «Que personne ne doute que les conséquences seront tragiques», a ajouté à Londres le professeur Bolaji Akinyemi, porte-parole de l’un des principaux mouvements d’opposition en exil. «Un héros du peuple vient de mourir derrière les barreaux. Vous pensez que la population va accepter cela comme un acte divin?». Deux filles d’Abiola ont d’ailleurs mis en doute le communiqué officiel et ont accusé les autorités militaires d’être responsables de la mort de leur père. «Mon père a été victime de cette insuffisance cardiaque en raison de négligences médicales ou parce qu’il a été empoisonné», a déclaré Hafsat Abiola. «Dans un cas comme dans l’autre, cela relève de l’entière responsabilité (des militaires). Ils devront en assumer la responsabilité, il est mort alors qu’il était sous leur garde». «Je suis très sceptique. Et même si cela se révèle exact, ce que je ne crois pas, quoi qu’il soit arrivé à mon père en détention relève de la responsabilité totale des militaires», a de son côté dit à la BBC Wura Abiola. Panique à Lagos Selon des témoins, la panique s’est emparée de Lagos, les huit millions d’habitants de la capitale économique du Nigeria étant précipitamment rentrés chez eux. «Ils ont tué Abiola. Il va y avoir du désordre dans le pays», criait un jeune en courant dans les rues. Des bandes de jeunes gens ont aussi erré dans les rues du quartier de Mushin, dévastant les échoppes tenues par des commerçants originaires du nord du pays. D’autres ont endommagé des voitures dans les rues de Lagos. La police a été placée en état d’alerte et des unités ont pris position autour de la maison familiale d’Abiola pour éviter de possibles rassemblements populaires. En revanche, à Abeokuta, ville natale d’Abiola, à 100 kilomètres au nord de Lagos, et dans d’autres villes du sud-ouest du pays, la population semblait trop abasourdie pour réagir. Abiola puisait son principal soutien politique à Lagos et dans le reste du sud-ouest du Nigeria, la région yorouba opposée à la domination des Hausa du nord du pays, ethnie de la plupart des dirigeants nigérians depuis l’indépendance en 1960. Avant de devenir un véritable mécène populaire dans toute l’Afrique, Abiola avait préparé sa carrière d’homme d’affaires en chantant, en s’accompagnant d’un tam-tam pour payer ses études. Diplôme en poche, il était devenu comptable. Principal animateur d’une campagne pour exiger de la part des pays occidentaux la réparation de 500 années d’esclavage et de colonialisme, il savait aussi parfaitement agrémenter ses discours de proverbes africains. L’annulation du scrutin du 12 juin 1993 et son incarcération avaient fait d’Abiola un symbole de la lutte pour la démocratie, bien qu’il n’ait dû sa candidature qu’à ses bonnes relations avec les militaires, en particulier son ancien ami le président Ibrahim Babangida. Ancien membre important du parti de droite au pouvoir pendant la République civile entre 1979 et 1983, il avait parfois du mal à faire croire à son nouvel engagement social-démocrate. Aussi, pendant sa détention et surtout depuis la mort d’Abacha, le sentiment avait-il progressé au Nigeria comme ailleurs que, même si Abiola devait être libéré sans condition et sans délai, il ne devait plus revendiquer la présidence, ce qu’il faisait encore la semaine dernière. Pendant la détention d’Abiola, les affaires, qui en avaient fait l’un des hommes les plus riches d’Afrique, avaient périclité, et en 1996, sa première épouse, principale militante de sa libération, avait été assassinée à Lagos Marié à plusieurs femmes et père d’une multitude d’enfants, il possédait sa propre compagnie aérienne, son quotidien, son équipe de football. (Reuters-AFP)
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