La référence constante aux données économiques nous illusionne-t-elle? C’est ce que donne à croire le récent essai d’Emmanuel Todd, intitulé précisément L’Illusion économique (1). Avec Marx, il y a un siècle et demi, on avait pu penser qu’au contraire, l’examen de l’économie nous ouvrirait les yeux sur les réalités bien terre à terre et souvent sordides qui se cachent sous d’apparentes bonnes pensées et bons sentiments philosophiques, moraux ou religieux. Emmanuel Todd n’en croit rien; non pas qu’il nie l’importance de l’économie (ce serait absurde); mais il est bien convaincu que si l’on veut comprendre la crise actuelle, il est encore plus important de voir ce qui se passe dans la tête des gens plutôt que dans leur portefeuille. Propos iconoclastes, tant pour des oreilles marxistes que pour des «économistes distingués», si à droite soient-ils. Mais Emmanuel Todd a des arguments pour se faire entendre. D’abord, il est nettement un homme de gauche, — de centre gauche — alors, on peut difficilement l’accuser d’être un vilain réactionnaire; mais surtout, il a dans sa main deux atouts majeurs. D’abord, comme il le rappelle, dès 1976, il avait pu contredire toutes les statistiques économiques de l’époque concernant l’Union Soviétique en relevant une légère hausse du taux de mortalité infantile dans ce pays (2). Prédire à cette date «la chute finale», neuf ans avant la venue au pouvoir de Gorbatchev, et 15 avant la dissolution de l’Union, il fallait le faire; et depuis, on n’ose plus rejeter sans examen sérieux les idées de Todd. Deuxième atout, Todd a mis en évidence les facteurs anthropologiques sous-jacents aux systèmes politiques et économiques des divers pays (3), et qui éclairent notamment les étonnantes similitudes (et aussi les quelques différences) entre l’Allemagne et le Japon du point de vue économique, alors qu’à première vue, ces pays n’ont rien de commun, même s’ils furent alliés durant la Seconde Guerre mondiale. Que nous dit donc Todd sur l’actuelle stagnation des sociétés développées? D’abord que la chute du niveau culturel américain (manifestée par ces critères absurdes de regroupements fondés sur l’origine ethnique, le sexe ou les mœurs sexuelles), que l’accroissement de la criminalité, ou le vieillissement des populations en Allemagne et au Japon, relèvent d’autre chose que de l’économie: d’une crise de civilisation, qu’on ne guérira pas par l’économie. Mais l’auteur propose-t-il un remède? C’est là sans doute qu’il est le plus discutable. Lisons les dernières lignes du livre : «Il nous faut certes des économistes, libres d’esprit et capables d’expérimenter. Mais ce dont nous avons d’abord besoin, est d’un saut dans la foi, dans une croyance collective raisonnable, la nation». Saluons d’abord le courage de cette prise de position. Contre la domination presque sans partage de la notion d’individu, Todd rappelle que sans la société, l’individu n’existe pas comme humain, car il n’est humain que par le langage, phénomène social. De plus, en parlant de «nations» multiples, Todd prend en compte un autre phénomène, aussi massif que mystérieux, la multiplicité des langues, évidemment facteur fondamental — mais non unique — de la multiplicité des nations. Todd ne disserte pas sur ces faits, il se contente de les enregistrer. Mais déjà ce réalisme est rafraîchissant face aux abstractions de ce que Todd appelle ironiquement «l’économie scolastique». Et puis, il est rafraîchissant aussi de constater que l’agnostique parfait que semble bien être Emmanuel Todd ne se croit pas obligé pour autant de réduire l’homme à ces choses bien matérielles que sont le pain, le vêtement, et ce qui va avec. Mais, en même temps, c’est là que gît, semble-t-il, une certaine contradiction. Agnostique, Emmanuel Todd ne croit à rien; et en même temps, il montre la nécessité de croire: «Ce dont nous avons d’abord besoin est d’un saut dans la foi». Et certes, la nation est bien une «croyance collective raisonnable»; raisonnable parce qu’elle existe, et que c’est nier le réel qui n’est pas raisonnable, qui est absurde. Mais quand on dit «croyance», on ne s’arrête pas à la raison: comme le dit fort bien Todd, il s’agit d’un «saut», et donc du risque que comporte tout saut. Où prendre le courage de ce risque? Certes, Todd montre fort bien que de Périclès à Napoléon (au moins) la «foi» dans Athènes, dans Rome ou dans la Révolution a été assez forte pour faire prendre ce risque. Mais peut-être est-ce que, si loin qu’ils aient été de ce que nous appelons aujourd’hui la foi, ces hommes avaient au moins une idée de quelque chose de divin (et pour Napoléon, ce divin était bien évidemment chrétien). Peut-on, en 1998, diviniser encore la nation, si vaguement que ce soit? Il est pour le moins permis d’en douter. Mais pour en discuter, il faudrait un métaphysicien, et plus encore un théologien, ce que Todd ni ne veut, ni ne prétend être. C’est ce qui fait la limite de cet essai, mais en même temps son intérêt. A la différence de tant d’agnostiques qui non seulement ne croient pas, mais de plus interdisent de croire, Todd sait qu’il faut croire, tout en laissant à d’autres le soin d’aller plus loin, tout le monde ne pouvant pas tout faire. Par là, Emmanuel Todd se révèle comme un homme de liberté et un homme de vérité. C’est pourquoi il mérite toute notre estime et notre attention.
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