Jean-Bernard Métais est un sculpteur français de 44 ans qui consacre la majeure partie de son temps à faire des œuvres sur le passage du temps. Il a réalisé, depuis, une trentaine de sculptures monumentales éparpillées dans le monde. Dans le cadre du salon Art Déco la Fiad, il a donné une conférence sur son œuvre qui est bien plus qu’une manière de tuer le temps. «Ce sont des sculptures monumentales qui s’intègrent dans des paysages, des parcs, des repères de villes...» «Parmi les œuvres qui traduisent ma préoccupation du passage du temps, il y a ces instruments à sable, ou sabliers...» Métais a monté plusieurs sabliers de différentes formes et grandeurs dans plusieurs villes du monde. «Un des premiers s’est écoulé durant trois mois dans une abbaye à la suite de la demande d’un groupe de moines bénédictins et d’une municipalité qui récupérait ce lieu pour en faire une salle d’exposition. Le père bénédictin m’a demandé de faire un travail pour ne pas passer d’un lieu de prière de plusieurs siècles directement à un lieu d’exposition païen en quelque sorte. Grâce à cette pièce qui porte un sens métaphysique, la transition s’est déroulée en douceur». «Il y a eu ensuite le sablier qui a marqué les dernières quatre heures du compte à rebours de l’éclipse qui s’est déroulée au Pérou en 1989.» Sur les diapos, on voit deux vases ovoïdes abouchés verticalement, le vase supérieur étant rempli d’un sable qui coule doucement dans le vase inférieur. «Le sable s’écoule. Le fil tendu qui s’écoule est quelque chose que l’on perçoit très peu finalement. C’est comme une espèce de filament qui est un souffle de vie.» «Ce que l’on voit dans la partie inférieure du sablier c’est un vrai paysage de rêverie, de recueillement. Un paysage de silence à une époque où on parle beaucoup et il y a beaucoup de bruit. La présence autour d’un travail pareil est très apaisante». Cette œuvre qui paraît toute simple nécessite en réalité la complicité de physiciens et de mathématiciens. «L’homme a marché sur la lune et il ne sait pas encore ce qui se passe dans un grand cône de sable. Parce que c’est très compliqué. Il y a des écroulements, des voûtes qui se forment. La granulométrie, mécanique de la fuite du sable, est très complexe». C’est calculé ou empirique? «C’est calculé, mais même en faisant de nombreux calculs cela reste empirique. On a trouvé six types de sable qui conviennent, parce que l’orifice est très fin. On a fait 100 manipulations et on a obtenu 100 résultats différents». «Alors vous me direz comment on retourne ces pièces. Ce n’est pas un sablier qui se retourne». Le temps passe, irrévocable, mais dans un seul sens... La lumière Cependant parmi les sabliers de Métais il y en a deux qui se retournent. Le premier se trouve à la Cité des sciences, Paris. «Il montre le temps que la lumière du soleil met pour atteindre la terre. On ne prend jamais le temps de s’arrêter une minute en silence pour penser que la lumière prend tant de temps pour arriver sur la terre. A travers cette œuvre poétique il y a une conviction qu’on appartient au temps du monde, et qu’on n’est pas seulement dans notre temps». Le second sablier qui se retourne est exposé au Musée du Neanderthal en Allemagne. C’est un cône qui ni ne grossit ni ne diminue. Il se recharge de lui-même. Là le temps ne bouge plus. Jean-Bernard Métais exécute également des commandes publiques. Comme ce terrain de 20 hectares transformé en parc pour les enfants. «C’est devenu un parc sculptural et en même temps pédagogique. Les sculptures sous leurs différentes formes et emplacements permettent aux enfants de comprendre les équinoxes, les éclipses, le système solaire». Une centaine de mètres plus loin, sur le même axe, une sculpture monumentale qui a pour thème le Tour de France. Vingt-deux mètres de haut sur 35m de large et 150 m de long. Un objet qui se transforme, vu de chaque angle. Métais a utilisé la fonte d’aluminium en ce qui concerne les personnages et de la chaudronnerie de bateau pour la structure elle-même. Côté technique, des chantiers navals ont collaboré à la construction. «C’est ce qu’on appelle la sculpture signalétique. Quand on passe en vitesse sur une autoroute, on voit des œuvres qui marquent des lieux qui font lieu de repères et qui aussi parlent d’un événement». Obsession Comment est née cette préoccupation obsessionnelle du temps? «Je suis issu d’une vieille famille de viticulteurs, d’origine bourguignonne. Ma préoccupation du temps a commencé en entendant mon grand-père nous raconter que son père lui lançait: ce n’est pas toi qui va boire de ce vin, mais tes arrière-petits-enfants... Le fait de travailler sur un vin qui sera bu par tant de générations plus tard...» Ses projets? Un gigantesque sablier installé à Paris, d’où le sable s’écoulera au moins pendant douze mois pour le passage au troisième millénaire. Pour Jean-Bernard Métais, ce sera là l’occasion de se relier à un grand cycle de la nature et d’entrer ainsi dans une expérience particulière du temps. La lente élaboration d’un cône de sable permettra à chaque visiteur de ressentir la nature intime du temps humain face à cet événement historique qu’est le passage d’un millénaire à un autre, doucement marqué par ce clin d’œil cosmique qu’est la grande éclipse de soleil prévue en 1999. Le sculpteur rappelle à ce sujet qu’une éclipse se reproduit sur un site précis tous les 370 ans mais qu’il y en a une tous les 30 ou 35 ans dans un rayon de 500 km. En même temps, dans plusieurs autres villes où l’éclipse sera totale, un sablier devrait se mettre en route de façon plus ponctuelle, pendant 24 heures. C’est aussi l’occasion de rappeler qu’un autre grand projet de sablier à Strasbourg est toujours en course. «Nous serons fixés définitivement dans six mois, annonce le sculpteur à ce sujet. Cet autre sablier devrait lui s’écouler pendant 36 ans jusqu’à l’éclipse suivante. C’est un projet fou mais techniquement réalisable. Il est issu d’un travail de recherches pendant six mois à la Fondation Cartier, à Paris». Ce travail artistique sur le temps, Jean- Bernard Métais le poursuit inlassablement. Des œuvres édifiées en des pays et des endroits très différents en témoignent. A Créteil, le soleil de midi mélange le jaune et le bleu d’une sculpture. A Dakar, de grandes colonnes, devant la mer, portent la mémoire de l’érosion au Sahel. Comment l’artiste perçoit-il ses œuvres monumentales par rapport à l’endroit de leur exposition? «Il faut énormément de documentation et ressentir, avoir l’intuition du lieu. Ce qu’on peut lui apporter sans le déranger. C’est toute ma préoccupation. Une œuvre qui est en contre-sens dans un lieu c’est tragique. Au lieu de l’amplifier, de le faire résonner, on le tue. Une œuvre réussie c’est comme un arbre qui a bien poussé. Il ne nous viendrait pas à l’idée de le faire arracher». Jean-Bernard Métais ne fait pas dans la sculpture minimaliste. Les seules œuvres qu’il a réalisées à petite échelle sont les maquettes. Pourquoi ce besoin de faire grand? «Je ne sais pas. C’est dû peut-être au besoin de s’inscrire dans des paysages, dans des villes, d’avoir le grand air. Je ne suis pas un homme de galeries». Au Liban, Jean - Bernard Métais a déjà fait de nombreuses études sur un sujet qui le passionne. L’archéologie, les civilisations enfouies dans le sous-sol. «Cette suite de destruction-reconstruction me fascine», dit-il. Mais l’artiste ne se prononce pas quant à l’éventualité de la réalisation de ce projet. Après tout, il faut bien donner du temps au temps...
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