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Actualités - Chronologie

Cannes "Love is the devil" Art et essai via Bacon (photo)

S’il est un film qui mérite l’appellation d’art et essai c’est bien «Love is the Devil», adaptation visuelle fidèle et recherchée d’un pan de vie du peintre Francis Bacon. Le cinéaste britannique John Maybury a choisi pour son premier long métrage de traiter la relation amoureuse que vécurent Bacon et George Dyer, petit truand entré par effraction dans la vie et l’atelier de l’artiste un jour de 1964. On retrouvera ce dernier mort d’une surdose dans les toilettes d’un grand hôtel parisien deux jours avant la rétrospective de Bacon que le Grand Palais présenta en 1971. Une autre rétrospective de l’artiste dublinois mort en 1992 a été organisée à Beaubourg voilà deux ans. «Elle a été d’une valeur inappréciable pour moi et m’a vraiment impressionné», a confié John Maybury, qui est déjà un vidéaste réputé de la scène artistique londonienne. Plus généralement, «Love is the Devil» est la première œuvre de fiction sur «le seigneur du macabre», auteur d’une «anatomie de l’horreur», autant d’expressions dont a usé la critique à l’endroit de l’artiste. «C’est mon premier essai de structure narrative, c’est pourquoi j’ai sous-titré le film «Etude pour un portrait de Francis Bacon»», explique Maybury. «Je ne prétends avoir réalisé ni l’ultime film sur Bacon (interprété par le shakespearien Derek Jacobi), ni avoir tout dit sur lui», dit-il encore. Visuellement, l’image respecte pieusement la sensation de confinement et d’angoisse, si ce n’est d’horreur, que l’on ressent à la vision des toiles de Bacon. Maybury pousse la minutie jusqu’à employer à l’écran la palette de couleurs du peintre et, plutôt que de montrer des peintures elles-mêmes, en recrée le style par le moyen de trucages le plus souvent optiques. «Pour ce qui est de l’image, Bacon m’a littéralement montré comment faire le film, résume Maybury. J’ai notamment employé des couleurs que lui-même utilisait, ainsi que des lentilles déformantes qui donnent un rendu proche des distorsions de ses corps. J’ai aussi voulu restituer l’impression d’enfermement, de claustrophobie qui apparaît dans ses triptyques notamment. Pour les effets spéciaux, il a fallu éviter d’en faire trop; il y a ainsi très peu de numérique». A l’origine du projet Bacon, la BBC. Mais Maybury décline l’invitation dans un premier temps. «J’ai d’abord cru qu’il s’agissait du philosophe Francis Bacon», plaisante-t-il. «Surtout, la BBC voulait une biographie filmée et ça ne m’intéressait pas parce qu’il existe déjà des documentaires très complets et très bien faits sur Bacon», selon lui. «La relation amoureuse, de l’artiste et de sa muse, le thème du roi (Bacon) et du sacrifice (celui de Dyer), c’est ce qui m’intéressait», ajoute-t-il, faisant référence au «Rameau d’or», œuvre de l’ethnologue anglais James Frazer. Le titre du long métrage — «un titre à la Fassbinder» — «induit la lutte d’influence qui se livre dans les rapports amoureux. L’essence de l’amour peut être l’essence de la destruction». Cauchemars Cette destruction est attestée par les cauchemars de l’amant Dyer (Daniel Craig), magistralement rendus et transposés à la manière de… Bacon. «Les cauchemars sont les aspects les plus représentatifs de l’imagerie baconienne et montrent, pour Dyer, que même ses rêves ne lui appartiennent plus. Ça prouve à quel point, Bacon s’est insinué en lui». «En définitive, toute personne vivant une relation amoureuse pourra reconnaître dans le film des éléments de son comportement. Je dépeins une relation amoureuse tout ce qu’il y a d’ordinaire dans le fond et je ne dis rien qui n’ait déjà été dit», affirme le cinéaste. Les entretiens du critique David Sylvester et l’essai de Daniel Farson «The Gilded Gutter Life of Francis Bacon» ont servi de base à Maybury. Mais pas seulement. Son expérience personnelle aussi a compté. «Mon ami est mort d’une surdose voilà onze ans et je pense que cette situation m’a donné une sorte d’«insight» et apporté une certaine vérité au scénario», explique-t-il. «Le film m’a permis aussi d’exorciser certains de mes fantômes et j’ai ressenti d’autant plus d’affection pour Bacon mais je ne veux pas non plus être dépendant de lui pour le restant de mes jours». Maybury a rencontré Bacon alors qu’il avait 18 ans mais avoue n’en avoir guère profité car il était «terrorisé». «Certains des amis de Bacon m’ont dit qu’il aurait adoré mon film. Je suis moi-même peintre, j’ai donc une certaine compréhension du sujet», admet-il. D’autres ont, en revanche, mis des bâtons dans les roues du cinéaste. Comme la galerie Marlborough ou encore Lord Gowry, qui, affirme Maybury, a opposé son veto à une aide de la Loterie. «Il fait partie de ceux qui se considèrent comme les gardiens de la culture et qui se sont appropriés Francis Bacon. Ces gens craignaient qu’on réduise à néant l’image de Bacon», dit le cinéaste. «Mais tous ces problèmes se sont révélés stimulants en fin de compte». Jean Renoir ne disait pas autre chose. Musique ténébreuse La musique ténébreuse du compositeur japonais Ryuichi Sakamoto — qui a travaillé notamment avec Bernardo Bertolucci — souligne les tourments intérieurs des caractères, ceux que Bacon lui-même a violemment jetés sur la toile. «Dans un premier temps, je ne voulais pas des musiques qu’il fait habituellement et je lui ai demandé d’expérimenter le plus qu’il pouvait», poursuit Maybury. «A l’origine, je pensais aux Rolling Stones. Je voulais mettre au générique d’ouverture «Sympathy for the Devil» et «You can’t always get what you want» en générique de fin. Puis j’y ai renoncé du fait notamment que je ne voulais pas faire un film d’époque» (period movie), dit Maybury. Au terme de quatre années de travail, Maybury confie: «Je suis tellement fier de ce film, du travail de tout le monde, pas seulement de moi-même que franchement, je me moque totalement qu’on puisse le trouver mauvais». Il peut être fier car «Love is the Devil» renoue avec la tradition de l’expérimentation visuelle dans le cinéma. Une denrée rare mais qui implique aussi que l’on assume les risques afférents. Toujours est-il que le film est à recommander à un public qui a littéralement envie de voir d’autres images. (Reuters)
S’il est un film qui mérite l’appellation d’art et essai c’est bien «Love is the Devil», adaptation visuelle fidèle et recherchée d’un pan de vie du peintre Francis Bacon. Le cinéaste britannique John Maybury a choisi pour son premier long métrage de traiter la relation amoureuse que vécurent Bacon et George Dyer, petit truand entré par effraction dans la vie et l’atelier de l’artiste un jour de 1964. On retrouvera ce dernier mort d’une surdose dans les toilettes d’un grand hôtel parisien deux jours avant la rétrospective de Bacon que le Grand Palais présenta en 1971. Une autre rétrospective de l’artiste dublinois mort en 1992 a été organisée à Beaubourg voilà deux ans. «Elle a été d’une valeur inappréciable pour moi et m’a vraiment impressionné», a confié John Maybury, qui est déjà un...