Question d’actualité, question de toujours: quel est le rôle des médias dans le processus judiciaire? Des grands procès retransmis sur les chaînes de télévision à la justice expéditive et secrète des tribunaux d’exception, du battage médiatique effréné au silence et à l’ombre, à quoi donner la préférence? Ingérence des médias ou transparence de la justice? Dans un communiqué de février dernier, le Conseil supérieur de la magistrature a appelé les médias à «éviter le traiter les affaires judiciaires de manière subjective», et certains confrères ont parlé «d’ingérence des médias dans les affaires de la justice». Mais n’est-ce pas antinomique que de parler d’ingérence des médias dans les affaires de la justice, alors même que la justice est chose publique par excellence? Rendue «au nom du peuple libanais», la justice appartient au peuple, et qui mieux que les médias peut la transmettre au peuple? Des extraits de décisions judiciaires sont bien publiés au Journal officiel, alors pourquoi refuser à la presse non spécialisée, et moins ésotérique, le privilège de rendre publique la justice? Sans le courage du quotidien L’Aurore qui a publié en 1898, contre vents et marées, la «Lettre à M. Félix Faure, président de la République» (surtitrée «J’accuse») de Zola, le cas Dreyfus n’aurait pas été une affaire mais une erreur judiciaire de plus vouée à l’oubli et sa victime à l’infamie. Non seulement les médias qui suivent les affaires judiciaires exercent un droit fondamental, mais elles exécutent un devoir civique de premier ordre. En exposant les faits, en les commentant, en investiguant, en fouillant, les médias font réellement office d’auxiliaire de justice. En déboulonnant Nixon, les médias se sont institués en véritable quatrième pouvoir, le seul à pouvoir sanctionner les trois autres quand se grippe la machine démocratique. C’est l’application de la justice, souvent mise en branle par les médias, qui permet d’éviter le chaos (D. Robert, La Justice ou le chaos, Stock, 1996. Ce n’est donc pas d’ingérence qu’il s’agit, mais de véritable transparence. Les dérapages des médias sont inévitables, comme le sont les erreurs judiciaires; mais il s’agit de cas pathologiques qui ne peuvent occulter les bienfaits de leur rôle. Jacques Vergès rappelle que la «cause médiatique est la cause à laquelle les médias s’intéressent. Si les médias s’y intéressent, c’est souvent pour des raisons sérieuses. Je prends le cas d’un innocent qu’on est en train d’accuser des pires choses. Si l’avocat, à ce moment-là, se contente de se battre dans le silence des tribunaux, dans la pénombre des cours, alors que par l’intermédiaire des médias, les accusateurs de ce jeune homme sont en train de le présenter comme un criminel abominable, l’avocat perdra cette affaire. Et le jeune homme perdra la vie». (Vergès, Le Salaud lumineux, Michel Lafon, 1990). Alors, médias, ingérez-vous dans les affaires de la justice! Vous rendez un grand service au peuple.
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