Depuis que Thalys a mis Bruxelles à 1h25 de Paris — et le succès de ce train a dépassé toutes les espérances — on entend demander, par plaisanterie, laquelle des deux capitales est devenue la banlieue de l’autre. Les amoureux de Magritte ont, pour leur part, tranché: d’ici le 28 juin, Paris est sans conteste la banlieue de Bruxelles! 500 numéros au catalogue C’est en effet jusqu’à cette date que se tient, aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, une colossale rétrospective marquant le centenaire de la naissance de l’artiste et regroupant quelque 350 de ses œuvres. 500 numéros figurent en fait au catalogue — une véritable somme — car, outre les toiles, les gouaches, les papiers collés et les objets peints, on découvre dans cette exposition le travail d’un Magritte moins connu qui commença par être à la fois illustrateur, publiciste et créateur d’affiches — dont certaines prônaient déjà la réduction du temps de travail! — ou de papiers peints. Il fut aussi pour son plaisir, un cinéaste du dimanche qui faisait jouer ses amis dans de petits films dont il écrivait lui-même le scénario. Dans les vitrines, une nébuleuse de petites revues publiées sous le manteau, de tracts et de photos servent à planter le décor où Magritte vint à la peinture et à recréer une époque particulièrement remuante, l’âge d’or du surréalisme en Belgique, quand Paul Nougé pouvait y passer pour l’alter ego de Breton. Ce n’est pas de sitôt qu’on pourra revoir tout cela, qui provient pour les deux tiers de collections privées, le reste représentant les prêts de pas moins de 37 musées, et il aura fallu, par exemple, deux ans et demi de négociations pour en obtenir du MOMA de New York. Que l’artiste ainsi célébré soit une valeur sûre, la Sabena n’en avait jamais douté dont la publicité s’orne de son oiseau reconnaissable entre tous. Et que la Société Générale de Belgique, vénérable banque qui fête cette année son 175e anniversaire, se soit voulue le mécène exclusif de l’exposition, voilà un autre signe qui ne trompe pas. Une vie sans histoires Aller jusqu’à Lessines, dans le Hainaut, pour voir la maison natale de Magritte, continuer de le pister au 135 de la rue Esseghem, dans la commune bruxelloise de Jette — une maison modeste qu’il habita de 1930 à 1954 et qui va bientôt devenir musée —, emprunter l’itinéraire du bus 65 qu’il prenait quand il habita ensuite au 97, rue des Mimosas, à Shaerbeek, fréquenter les estaminets où il retrouvait ses amis du groupe surréaliste, on peut, certes, prendre plaisir à accomplir ce pèlerinage. Ce n’est pas pour autant qu’on percera le mystère de l’œuvre de Magritte, ce père tranquille au physique banal et à la vie sans histoires, qui peignait en costume dans la cuisine ou la salle à manger de son appartement, prenant garde, sur la recommandation de sa femme, à ne pas faire de taches et à se tenir propre sur lui. Si, par jeu, il s’efforça de cacher son jeu, c’est avec une habileté consommée qu’il l’aura fait, et la photo de Duane Michals n’est pas anodine qui le montre se cachant le visage, comme en écho à ses «Amants» cagoulés ou à sa mariée dissimulée derrière un bouquet de violettes. Oui, Magritte aura su comme personne se faire une existence gris muraille et s’avancer masqué. Ses débuts sont tâtonnants: peinture honnête dans la postérité de Cézanne en 1917, un peu Mondrian un peu Modigliani au début des années 20. Il clame alors son insatisfaction, avouant avoir «subi le futurisme, puis le cubisme». En 1923, la découverte de Chirico joue un rôle de déclencheur, mais c’est en 1926 seulement qu’il peint sa première toile surréaliste. Y apparaît l’insolite bilboquet, voué à devenir un motif récurrent dans son œuvre. Cette même année, à l’avancée succède une reculade où l’on voit presque un reniement, et d’autres volte-face émailleront ses cinquante années de carrière. Ainsi, en 1943, c’est une période Renoir qu’il inaugure — «période solaire», dira-t-on aussi —, pratiquant un impressionnisme hors de saison qui lui vaut une brouille avec ce grand excommunicateur que fut toujours André Breton. En 1948, c’est la «période vache» inspirée par son ami, l’écrivain Louis Scutenaire. Pour sa première exposition à Paris, et en représailles à une trop longue indifférence des Français à son égard, il réalise des toiles d’un mauvais goût effroyable et, bien entendu, délibéré. Le catalogue s’intitule d’ailleurs, de façon explicite, «les pieds dans le plat». Eluard, apparemment seul à comprendre le sens de cette provocation, écrit dans le livre d’or de la galerie où gronde le mécontentement: «Rira bien qui rira le dernier». Au-delà de la facétie L’exposition des Musées royaux est déjà si vaste qu’on ne s’attarde pas devant ces parenthèses. C’est Magritte tel qu’en lui-même qu’on recherche plutôt: l’illusionniste à l’onirisme troublant, chez qui l’incongru, l’absurde, le bizarre, l’humour pince-sans-rire vont bien au-delà de la cocasserie ou de la facétie. Lui qui se méfiait des symboles et récusait toute glose sur son œuvre, il semble ne nous laisser d’autre choix que de la regarder. «La magie noire» est le titre d’une de ses peintures où la chair d’une femme se transforme en ciel azuré. Dans telle autre, une femme s’est lignifiée, et dans telle autre encore — presque monochrome — un homme et un lion se sont pétrifiés. Plus surprenant peut-être: ce peintre démiurge qui, de son pinceau, crée le bras de son modèle, ces godillots qui se terminent par des orteils, ce train qui sort tranquillement d’une cheminée, cette pomme surdimensionnée qui occupe une pièce entière ou ce météorite — rempli d’hélium? — qui vogue au-dessus de la mer, surmonté d’un château. L’artiste semble se moquer autant de l’échelle des objets que des lois de pesanteur, et tout cela est d’autant plus renversant qu’il peint de façon presque académique. Les mots et l’image «Magritte est un grand peintre. Magritte n’est pas un peintre», a pu écrire à son propos Louis Scutenaire. Et, en 1967, l’intéressé dira lui-même: «Je ne suis pas, je crois, un peintre dans toute l’acception du terme». Une façon d’affirmer que la technique ne l’intéressait pas. Et, de fait, sa matière est pauvre. Mais y a-t-il lieu de s’en désoler? Même si ses œuvres sont des histoires sans paroles, ou ces «leçons de choses» qu’y décelait Breton, il ne les considérait comme achevées que lorsque leur titre était trouvé. Un titre qui avait pour première mission de surprendre, preuve que, pour lui, l’image entretient avec les mots un rapport essentiel. On connaît moins cet objet peint de 1936 — un fromage sous cloche de verre — benoîtement intitulé «ceci est un morceau de fromage» que le fameux «ceci n’est pas une pipe», aujourd’hui presque galvaudé. Une réflexion de Magritte dans une livraison de 1929 de la «Révolution surréaliste» les éclaire singulièrement: «Un objet ne tient pas tellement à son nom qu’on ne puisse lui en trouver un autre qui lui convienne aussi bien». Un confiseur de Bruxelles s’est amusé à placer dans sa vitrine une énorme pomme en massepain, masquée d’un loup rose. En sortant de l’exposition, c’est au premier degré qu’on regarde ce joli hommage à «la valse hésitation», une toile de Magritte de 1950. Mais en passant, peu après, devant un magasin de chaussures orthopédiques, on a l’inquiétante illusion de voir apparaître les godillots prolongés d’orteils du «Modèle rouge» (1937). Travail souterrain de l’œuvre de Magritte qui a eu raison de notre regard trop conformiste.
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