Que les responsables d’un des génocides du siècle puissent échapper à un tribunal a de quoi choquer l’opinion. Au Cambodge, en dépit des atrocités passées, peut-être à cause d’elles, les politiciens préfèrent la «réconciliation nationale» à la justice, l’oubli au devoir de mémoire. Le petit peuple cambodgien, lui, est souvent ambivalent, partagé entre son désir légitime de vengeance et la peur d’une guerre civile éternellement recommencée. Comme des vassaux vaincus, les deux derniers chefs historiques khmers rouges, Khieu Samphan et Nuon Chea, ont fait allégeance mardi à leur vainqueur et suzerain, le Premier ministre Hun Sen. À grand renfort de poignées de main, de courbettes et de sourires. Pour les caméras du moins. Devant la presse internationale, pour la première fois, des affidés de Pol Pot se sont dits «désolés» pour les crimes commis au nom du «Kampuchéa démocratique» entre 1975 et 1979, dans l’espoir que des excuses suffisent à «enterrer le passé». À faire oublier plus d’un million de morts, peut-être deux, torturés, exécutés, affamés, maltraités au nom de leur utopie agrarienne délirante. Les deux hommes, âgés respectivement de 67 et 71 ans, n’aspirent, disent-ils, qu’à redevenir des «citoyens ordinaires». Ce qui paraît évident, et nécessaire, pour les défenseurs des droits de l’homme – qu’il faille châtier les criminels polpotistes – ne l’est pas forcément pour tous les Cambodgiens. «J’ai mal au cœur de penser qu’ils viennent ici (à Phnom Penh)», avoue Sothy, portier de l’hôtel où sont luxueusement hébergés Khieu Samphan et sa suite. «Mais j’espère qu’ils apportent avec eux la paix», ajoute-t-il tristement. Il avait neuf ans en 1975 et, comme tant de Cambodgiens, a perdu plusieurs membres de sa famille. Pour les tenants de «l’exception» cambodgienne – une guerre de 30 ans et un génocide d’une cruauté inouïe –, rien ne sert de rouvrir des plaies à peine cicatrisées, à étaler au monde les anciennes divisions et compromissions, dans un royaume tout juste pacifié, politiquement instable. «Ceux qui, un jour, ont fait la guerre, sont sur le point de réintégrer la société, c’est pour cela que nous devons les accueillir non pas avec des armes, des balles, des prisons ou des menottes, mais avec un bouquet de fleurs dans l’esprit de la réconciliation nationale», a expliqué Hun Sen. Lui-même a été un officier khmer rouge, relativement obscur, jusqu’à sa défection au Vietnam en 1977. Si l’Europe, arguent certains analystes, a mis 40 ans à se construire sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale, pourquoi attendre des Cambodgiens qu’ils règlent leurs comptes et soignent le traumatisme en quelques mois ? Certes, la communauté internationale, en particulier Washington, réclame un procès «devant un tribunal adéquat». Mais s’il faut juger les Khmers rouges, pourquoi ne pas juger aussi les États-Unis, coupables selon les historiens d’avoir entraîné le Cambodge dans leur guerre avec le Nord-Vietnam en 1970, puis accusés d’avoir soutenu les mêmes Khmers rouges contre Hanoi. Et la Chine, bien silencieuse aujourd’hui, alliée de la dictature polpotiste. La Thaïlande, qui fut pour le moins complaisante avec la guérilla. Le Vietnam et son occupation impitoyable du Cambodge entre 1979 et 1989... Au nom de quels principes moraux le Cambodge devrait-il être, à jamais, un «cas à part», différent du Rwanda ou de la Bosnie, rétorquent les partisans d’un procès du génocide. «On donne un étrange message aux jeunes Cambodgiens : on peut tuer deux millions de personnes et puis s’en tirer sans le moindre châtiment», confiait récemment Youk Chhang, directeur du Centre de documentation sur le génocide au Cambodge. «Après ça, évidemment, se droguer ou voler des motocyclettes n’est plus un problème», disait-il, désabusé. «Sans justice, il n’y aura jamais d’État de droit au Cambodge».
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