Solitaire ou social, américain, européen, asiatique ou libanais, avec quel jouet vos enfants referont-ils le monde à l’avant-dernier Noël du millénaire ? Le Libanais – toutes catégories confondues – est un gros acheteur de jouets. C’est un fait établi et il n’y a pour le vérifier qu’à se promener dans les banlieues défavorisées de la capitale. Là, les tricycles, les balançoires et autres camions et objets sonores s’entassent à même les trottoirs, entre deux échoppes de matelas en mousse pour familles nombreuses. Cette année pourtant, ce marché délicat où l’acheteur n’est pas le consommateur semble immobile pour la saison. Récession ou saturation ? Le jouet est destiné aux 0 -15 ans. Il a pour objectif d’aider les enfants à se projeter dans l’avenir réel ou imaginaire par l’imitation et la simulation, et de capter leur attention, les divertir en mettant à l’épreuve leurs capacités d’adresse et de mémorisation pendant un laps de temps dont la longueur garantit le succès de l’objet. Le choix des enfants est guidé par la publicité, les films et... l’envie de posséder un jouet vu entre les mains d’un camarade. Quand les parents achètent, et c’est le cas le plus fréquent, ils recherchent une rentabilité éducative (alors que l’enfant, lui, veut s’amuser gratuitement !). Aussi, les jouets les plus demandés, parfois à partir d’1 an, sont les ordinateurs. À fiches ou à écran LCD, Nathan, V. Tech., ils déculpabilisent les adultes de pourrir les tout-petits alors que la vie ne fait pas de cadeaux, et leur permettent de justifier une dépense superflue. Il y a pourtant des incontournables : dans le désordre, les Sega et Nintendo, jeux d’arcade électroniques entrés dans la tradition, les engins téléguidés, les poupées Barbie et leurs inépuisables accessoires, les Lego, les Playmobil, et surtout les personnages de Disney (cet hiver, c’est Mulan) suivis de ceux de la Fox (Anasthasia) et de la Warner (Titi). Avatars des films annuels, ils envahissent un marché colossal qui recouvre l’alimentaire, le vêtement, la papeterie, le disque, le C.D-rom, le livre et le magazine pour enfants et s’imposent sous toutes les formes dans tous les foyers et pour tous les âges. Et si — heureusement — ils ont la vie brève (une année ou deux tout au plus), on a vite fait de leur inventer des remplaçants tout aussi éphémères. Si l’Amérique nous vient de Chine par les voies mystérieuses des délocalisations, si le label Made in Japan caractérise désormais le gadget électronique haut de gamme, si l’Europe s’attache à produire des jouets basiques, indémodables, à valeur affective garantie, le marché n’en est pas moins envahi de productions est-asiatiques, pâles et fragiles copies à la portée des petites bourses. Déversés sur les ports par pleins conteneurs, ils n’ont d’ailleurs pas d’agents. À Ouzaï, chez Kadmous, on retrouve des répliques déformées, rebaptisées, réadaptées à la sauce taïwanaise des articles cités plus haut, mais aussi — il faut le croire ! – des nouveautés ingénieuses tel cet aquarium à paroi magnétique où des poissons articulés en plastique multicolore nagent au gré d’un courant alternatif (pile D). Kitsch ? C’est la mode. Là encore, toutefois, on constate que le géniteur libanais a décidément des ambitions précoces pour sa descendance. Le jouet éducatif garde la vedette et les camions, bétonneuses et autres bulldozers, pourtant d’actualité sont en promotion. Pardon, les camions italiens, seulement. Ils tombent à 13$ au lieu de 18$. Les Libanais, eux sont à 7,5$. Parce que libanais il y a et syrien aussi. Depuis 1990, la Syrie exporte en petites quantités au Liban des produits en plastique fabriqués sur place pour répondre aux besoins d’un marché ultra-protectionniste. Les stratégies des marchands de jouet diffèrent. Ceux qui vendent des articles de marque, donc chers, et surtout quand ils ont affaire à une clientèle de quartier, acceptent le crédit, le retour et l’échange. Cette souplesse crée un mouvement rapide et aide à liquider une grande partie des stocks souvent tributaires des modes et donc vite abandonnés. Ceux qui font le choix de l’article populaire écoulent péniblement une marchandise à la fois facile à vendre et pas assez noble pour figurer sous un sapin. Les enfants sont de plus en plus sélectifs et quitte à n’avoir qu’un seul jouet, préfèrent le assli, le vrai, le bon, celui qui porte son label. Par ailleurs, les ordinateurs font leur entrée dans les foyers libanais, au départ à l’usage des parents mais vite phagocytés par les petits. Parallèlement, une multitude de CD-rom piratés sont proposés à tous les coins de rues, entre 5 et 7$ la copie. À ce prix, les jeux éducatifs et surtout les ordinateurs jouets font pâle figure; encombrants avec leurs fiches qui s’écornent et se dispersent, peu attractifs avec leurs écrans noir et blanc et les voix nasillardes et spectrales qui les guident, et surtout par leurs prix : plus ou moins 100$ l’article. De même pour les jeux de console : on ne trouve pas de cassette à moins de 60$ pour la plus rudimentaire. Il est intéressant de constater que le piratage concerne davantage les versions américaines, les disques français étant le plus souvent relégués au fond d’un tiroir ou d’une arrrière-boutique. Avec l’annonce d’une nouvelle loi sur la protection de la propriété intellectuelle et artistique, les amateurs doivent se hâter de faire emplette ! Mais l’ordinateur isole. À ce loisir solitaire l’Amérique puis l’Europe ont vite fait d’opposer un retour au jouet traditionnel et même ancien. Le jouet en bois connaît actuellement un succès phénoménal. Toutes générations confondues, on compare essences et senteurs : bilboquets, casse-tête, jeux de stratégie, puzzles ou yoyos. Face au virtuel, ils proposent du tactile, du sensuel, de l’affectif, face au plastique, la noblesse des bois précieux et contre la mémoire stockée, tout simplement la nostalgie. «Ces jeux-là, constate Joyce Fayad (Le Joueur), ce sont les adultes qui les repèrent les premiers, et tout heureux d’y retrouver des souvenirs, initient les plus jeunes et créent l’engouement. Il fallait voir au Salon Lire en français et en Musique des centaines d’enfants agiter des yoyos de toutes les formes et de toutes les couleurs ! D’ailleurs, on revient aussi au bon vieux jeu de société, inspiré ou non du jeu télévisé. De nombreuses soirées s’organisent autour d’un Tabou ou d’un Brain Storm, jeux de célérité et de mémoire, moins didactiques que le fameux Trivial Pursuit mais tout aussi animés». Le Libanais est un animal social, et le jeu de société, convivial par excellence, est une alternative de choix au ciné-dîner et aux cartes. Une chose est sûre : la récession n’entre pas vraiment en ligne de compte quand il s’agit de faire plaisir à un enfant dans le cadre d’une fête. Quel que soit le budget (en moyenne entre 10 et 50$ par enfant, et selon le nombre d’enfants), il y aura toujours un jouet par petit soulier. Mais les difficultés économiques ont tendance à confiner ce secteur dans un marché saisonnier. L’enfant se lassant d’ailleurs assez vite de l’objet de ses désirs, pour la cinquantaine d’après-midi pluvieux de l’année, il lui faudra d’abord compter sur son imagination.
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