Au cours d’une visite à l’exposition «Liban, l’autre rive» qui se déroule à l’Ima, une jeune Libanaise de Paris, Kinda Elias, a rencontré Ahiram dont le tombeau a fait le voyage pour l’occasion. Son papier se veut un message. Nous en publions de larges extraits. «Que se passe-t-il? Pourquoi tout ce bruit dehors? Où suis-je?» Ahiram se frotte les yeux après un sommeil long de plusieurs milliers d'années. Que lui susurre à l’oreille cette voix qui lui redonne sa «liberté»? Quelques bribes lui reviennent au fur et à mesure que la cohue à l’extérieur se précise : «Réveille-toi! Des centaines de personnes t’attendent... oublié le passé... cherche le présent et le futur... mission... présence... ouverture... échange...». «Pourquoi dois-je me lever? J’ai trop de courbatures. Et puis où sont passées mes jambes? Tiens, je me déplace sans elles. Qu’est-ce que cette foule vient faire ici? Et puis où suis-je?» Très vite son attention se porte sur ces visiteurs qui lui semblent vaguement familiers. Il réalise soudain qu’on lui a fait don d’une faculté inédite: voir sans être observé, d’écouter sans être entendu, se déplacer sans être vu. Quelle liberté! «Tu te rends compte? Pour la première fois depuis des années, nous nous retrouvons à Paris, toutes tendances politiques et confessions confondues, autour d’un même thème et d’une même idée : notre histoire et notre patrimoine communs». «Que veut dire cette jeune?» Ahiram n’a pas le temps de s’attarder à ces discours existentiels. Il est vite happé par les réminiscences de son passé. Les objets qui l’entourent s’inquiètent de savoir si ces visiteurs sauront les apprécier à leur juste valeur. Le visiteur prendra-t-il le temps de s’asseoir sur les coussins mis à ce propos, afin de lire calmement les textes de Gebran... «Il a surtout besoin de silence pour écouter les messages que nous, pierres ancestrales, cherchons désespérément à lui transmettre depuis des milliers d’années», dit un chapiteau qui jadis se dressait fièrement vers la voûte céleste. Pensif, Ahiram se penche vers la visiteuse : «Nous avons défié le temps et l’espace. Nous avons accompagné l’histoire que nos fidèles nous ont dédiée à travers les siècles. Qu’en est-il aujourd’hui? Nous nous sommes assoupis pendant trop longtemps. Nous ne savions plus ce que la lumière du jour voulait dire. Serait-il temps de nous réveiller? Nous avons pendant si longtemps été assourdis par des roulements étranges, qui ressemblaient fort aux bruits guerriers de jadis, que nous préférons plutôt témoigner par notre silence. Peut-être que les actuels occupants de notre terre, y trouveront la voie de l’amour et de la fraternité. Peut-être sauront-ils mieux que nous écouter la voix de la sagesse». «Peut-être, sommes-nous sur la bonne voie», rétorque la visiteuse. «L’ingéniosité de celui qui en a eu l’idée, la persévérance de toutes les personnes qui ont travaillé à la réalisation de son idée, la générosité de ceux qui se sont portés volontaires pour la réussite de ce projet d’exposition ont pavé le chemin vers une vraie réconciliation entre les membres de cette communauté». «Ne seriez-vous pas en train de faire porter à cette exposition plus qu’elle ne peut assumer? s’inquiète Ahiram. Mais non! Regardez-les. Tous sont heureux de retrouver leurs racines. Ils ne peuvent nier que cette succession de cultures les a forgés et en a fait ce qu’ils sont aujourd’hui. Regarde leurs regards brillant de la fierté d’appartenance. Toi qui es vaporeux, pose-toi sur leurs poignets et partage l’émotion qui fait battre leur pouls. Pose-toi doucement sur leur poitrine et écoute les battements de leur cœur. Descends te promener sous la tente dressée sur le parvis, tu comprendras tout cet art de vivre dont nous sommes si fiers. Tu réaliseras l’ampleur de nos valeurs partagées, quand tu les verras danser, épaule contre épaule, notre dabké nationale. Je me suis crue au Liban. Je me suis rappelée il y a quelques années, quand nous partions en famille déjeuner dans un de ces nombreux “casinos-restaurants” qui jalonnent nos lieux d’estivage. J’aurais voulu que mon père voie ça, que mes amis et parents décédés durant la guerre puissent en profiter à nouveau. J’aurais voulu partager ce moment avec toute personne sur terre se disant libanaise». Ahiram veut en savoir plus. Il demande : «Mais dis donc, toi qui sais tout, pourquoi rester sur le passé? Qu’en est-il du présent et du futur? Mon pays a-t-il trop changé? Le reconnaîtrais-je à ton avis?». «Tu reconnaîtras sûrement la solidité de ton peuple. Tu rencontreras certainement sa volonté de vivre et de s’épanouir. Tu retrouveras mises en valeur certaines traces de ton passage sur terre, mais parfois tu auras bien du mal à retrouver celles encore bien enfouies sous terre».
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