Deux voix distinctes dans deux langues différentes modulent deux cantiques à propos d’une même blessure. Fait très rare dans le quotidien littéraire, ce même cri primordial, lancé par deux talents majeurs unis par le sang de surcroît, mérite d’être signalé comme une performance. Venus Khoury Ghata manie le verbe en virtuose. À la phrase française, elle apporte les visions échevelées, inédites et géniales du subconscient arabe. Elle fertilise l’image, piétine garde-fou et bienséance frileux pour crier, comme le faisait Goya dans ses toiles, les impardonnables inégalités de l’existence. Point de dame de cour, chez elle, aux langueurs haletantes des corps tordus en encre de Chine comme chez le peintre espagnol. Mais une égale torture modulée, sur un autre registre tempéré par l’humour mais elle aussi omniprésente. Venus Khoury Ghata témoigne d’un vécu dont rien, ni les ans, ni les faits exaltants de sa vie d’adulte n’arrivent à dissoudre le venin. Un vécu dont jamais la brûlure ne perdra ses épines. En dépit de tous les succès, la consécration, tous les bonheurs, les souvenirs des premiers temps viendront heurter sa plume et sa mémoire. Douée d’une fabuleuse imagination, d’un talent exceptionnel, elle tracera elle-même sa route dans les lettres. Des fragments du passé glisseront dans ses pages. Sa révolte, sa souffrance, le calvaire d’une période, dont elle porte la griffure, transparaissent aujourd’hui dans ce dernier ouvrage «La maison au bord des larmes». Et sa rancune aussi. May Ménassa, sa sœur, apporte à la langue arabe, qu’elle chérit comme un trésor, la séduction mulâtre d’une double culture. Son regard sur les faits de l’histoire familiale est aussi précis que celui de Venus mais bien moins ravageur. Il faut dire que l’arabe sait être moins incisif et ses tournures se prêtent à un style plus tempéré. La lumière qu’elle jette est moins électrisée que celle de Venus. Autant de déchirement, d’angoisse et de détresse. Mais exprimés avec moins de ressentiments sur un ton apaisé, en prose incantatoire, au rythme de prière. La tendresse omniprésente tempère toute rancœur dans des évocations douloureuses mais sereines. Aucun procès et nul coupable autre que le destin… Face aux deux livres, l’un écrit en français («Une maison au bord des larmes» éditions Balland) l’autre en arabe («Feuilles du cahier d’un grenadier» Dar an Nahar) , le lecteur devient témoin d’une double vérité. Deux voix très belles, chacune dans une langue différente, évoquent une même blessure. Face à leur démarche, tout épluchage critique, toute analyse paraissent dérisoires. Il y a de la grandeur dans cette sincérité et beaucoup d’amour dans les deux cœurs dont il faut saluer bien bas le courage. Il faut beaucoup aimer la vérité pour oser livrer à autre que soi-même les feuilles d’un grenadier, cueillies dans la maison au bord des larmes.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Deux voix distinctes dans deux langues différentes modulent deux cantiques à propos d’une même blessure. Fait très rare dans le quotidien littéraire, ce même cri primordial, lancé par deux talents majeurs unis par le sang de surcroît, mérite d’être signalé comme une performance. Venus Khoury Ghata manie le verbe en virtuose. À la phrase française, elle apporte les visions échevelées, inédites et géniales du subconscient arabe. Elle fertilise l’image, piétine garde-fou et bienséance frileux pour crier, comme le faisait Goya dans ses toiles, les impardonnables inégalités de l’existence. Point de dame de cour, chez elle, aux langueurs haletantes des corps tordus en encre de Chine comme chez le peintre espagnol. Mais une égale torture modulée, sur un autre registre tempéré par l’humour mais elle aussi...