Le jeu politique russe s’est emballé samedi avec l’annonce de la candidature de Viktor Tchernomyrdine à la présidence, sans qu’on sache si l’ancien premier ministre fraîchement remercié bénéficie ou non du soutien de l’actuel maître du Kremlin Boris Eltsine. La candidature de M. Tchernomyrdine clôt une folle semaine, au cours de laquelle M. Eltsine a remplacé son fidèle premier ministre en poste depuis cinq ans par un technocrate quasi inconnu de 35 ans, Sergueï Kirienko. Boris Eltsine a brouillé les pistes en confiant en même temps à son chef de gouvernement limogé la tâche de «préparer l’élection présidentielle de l’an 2000», c’est-à-dire sa succession. Promotion ou chausse-trappe? Les analystes tentent depuis une semaine de percer la logique de Boris Eltsine, souvent brouillée ces derniers mois par ses ennuis de santé et l’influence contradictoire des divers clans qui l’entourent. De nombreux indices plaident pour une mise à l’écart d’un premier ministre autrefois terne et devenu au fil des mois beaucoup trop ambitieux et influent au goût du vieux président. S’il assure ne pas songer à un troisième mandat, M. Eltsine n’aurait pas apprécié de voir son subordonné s’imposer de lui-même comme son successeur. Si cette hypothèse est la bonne, M. Tchernomyrdine a choisi de persévérer, et de se lancer dans une aventure personnelle qui a toutes les chances de faire enrager le président actuel. «C’est ma décision (d’être candidat) et je n’en démordrai pas», a-t-il affirmé, interrogé sur son attitude au cas où M. Eltsine soutenait un autre candidat, dans une interview à la télévision ORT. L’ancien premier ministre a estimé que sa décision, annoncée samedi, d’être candidat à la succession de Boris Eltsine était soutenue par ce dernier, tout en reconnaissant n’avoir pas de certitude à ce sujet. «C’est ma décision d’assumer cette tâche (d’être candidat à la présidence), et également la décision de Boris Eltsine comme je l’ai compris», a déclaré M. Tchernomyrdine, faisant référence à un entretien qu’il a eu au début de cette semaine avec le président russe. «Une question difficile» M. Tchernomyrdine a cependant reconnu que M. Eltsine ne l’avait pas clairement investi comme son successeur. «C’est son pouvoir, son caractère. Il dira (qui est le candidat qui a sa préférence). Mais à quel moment il le dira, c’est une question difficile», a affirmé l’ancien premier ministre. «C’est absolument insupportable pour Boris Eltsine, qui se retrouve à la retraite dès aujourd’hui» en étant ainsi sommé d’évoquer sa succession, estime Sergueï Parkomenko, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Itogui. Le Kremlin s’est refusé à tout commentaire officiel samedi sur la candidature de Victor Tchernomyrdine. Boris Eltsine a en fait provoqué une fracture dans son propre camp en limogeant abruptement M. Tchernomyrdine et il a rendu le jeu politique russe soudain incontrôlable, estime Sergueï Parkomenko. Le risque est de lancer bien trop tôt, au sein des différents groupes d’intérêts qui se partagent le pouvoir en Russie, la bataille de l’élection présidentielle de l’an 2000, pour laquelle ne s’étaient déclarés jusqu’à présent que quelques candidats d’opposition comme le général Alexandre Lebed ou l’économiste réformateur Grigori Iavlinski. «La situation est devenue tout à fait imprévisible» depuis le remplacement de M. Tchernomyrdine par M. Kirienko, a commenté M. Iavlinski. Réputé faiseur de roi et très bien introduit au Kremlin, le puissant homme d’affaires Boris Berezovski n’a pas caché son scepticisme à l’égard de M. Tchernomyrdine, qu’il soutenait pourtant jusqu’à très récemment. «Est-il capable d’être indépendant? Tout le monde le connaissait en tant qu’honnête premier ministre, mais il est tout de même toujours resté un numéro deux derrière Boris Eltsine», a lâché cruellement cet homme de pouvoir et d’intrigues. Un diplomate occidental interrogé sous le couvert de l’anonymat a reconnu l’impression de vent de folie soufflant sur le monde politique russe. «On sent bien qu’il y a eu une décision assez brutale (de limoger M. Tchernomyrdine), prise par M. Eltsine avec l’appui d’un cercle très étroit de personnes et que, depuis, on est obligé de remettre tout cela sur une route moins chaotique», selon cette source. Ce diplomate estime toutefois qu’en dernier ressort, Viktor Tchernomyrdine pourrait bien s’imposer comme le successeur de Boris Eltsine, faute de concurrent sérieux au sein du pouvoir actuel: l’homme politique préféré du président, Boris Nemtsov (38 ans), paraît en effet encore trop jeune. (AFP)
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