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Actualités - Opinion

Regard - E. Adnan, I. Halloum, R. Amiuni L'avenir de l'homme

«Of Cities and Women», les 9 lettres adressées par Etel Adnan à Fawaz Traboulsi de juin 1990 à août 1992 à partir des villes qu’elle visite, auraient pu s’intituler «Des Villes, des Femmes et des Peintures», tant il y est question de l’adéquation entre le peintre et son lieu, sa ville, sa lumière. A Barcelone, Etel comprend Miré en découvrant l’architecture de Gaudi et Tapiés en se heurtant aux murailles médiévales. A Aix-en-Provence, la lumière ne lui paraît pas très différente de la lumière de Baalbeck et les rochers mordorés sont proches de ceux de la plaine de la Béqaa. Devant la montagne Sainte-Victoire, elle pénètre mieux la problématique et la démarche de Cézanne et de Picasso. Dans son exil en France, Picasso «n’a peint que des natures mortes et des femmes». C’est ce que fait également Issa Halloum, qui ne bouge pas de son village de la Béqaa. Mais leurs approches de la femme sont quasiment antithétiques. A croire que l’on n’échappe ni aux natures mortes ni aux femmes, natures vivantes s’il en est, où que l’on soit, et même si l’on est une femme, comme l’attestent les œuvres de Rima Amiuni qui rend de beaux hommages à Picasso, Matisse et Chagall tout comme Halloum se réfère à Cészanne et Matisse. Cocon maternel Dans son petit livre passionnant, bourré de rencontres et d’idées, écrit avec une haute compacité, Etel Adnan n’oublie pas que le peintre, quoi- qu’il peigne, «ne peint que son autoportrait» et elle note qu’il nous faut trouver le lieu géographique idoine pour que nos idées, nos vues, nos visions s’éclaircissent et se précisent. On ne peut penser n’importe quoi n’importe où: à Beyrouth, malgré la qualité singulière de la lumière, dans la chaleur moite du mois d’août, les odeurs de mort et de pourriture, l’éclat de la mer devient insoutenable et la pensée s’essouffle et cale. On ne peut peindre n’importe quoi n’importe où: Issa Halloum peint chez lui, entouré de femmes, sa mère, sa sœur, ses voisines qui vaquent aux tâches ménagères, aux travaux champêtres, aux préparatifs de la «mouné», sans l’ombre d’un homme à l’horison. Dans ce cadre rural, guère bucolique, son regard porte rarement au-delà de l’environnement immédiat vers la plaine ouverte. Peinture casanière, imbue de paix et de sérénité domestiques, qui trouve son bonheur entre la cuisine et le jardin, le balcon et la salle de bains. Avec ses couleurs vives, sa lumière dorée, sa touche libre, son style descriptif et narratif, Issa Halloum semble écrire une lettre à Etel Adnan, une lettre qu’elle aurait pu écrire, sur la condition de la femme au foyer dans le monde agraire au Liban à la fin du XXe siècle. Dans la perception de ce monde par Issa Halloum, il n’y a donc pas d’hommes, sauf, invisible, lui-même le chroniqueur des travaux et des jours féminins, scènes ordinaires de la vie quotidienne dont il est le spectateur charmé, fasciné par le douillet cocon maternel et matriarcal tissé naturellement autour de lui comme pour mieux le retenir à la maison, et l’empêcher, mais sans faire exprès, de partir avec une autre femme. (Au CCF). Déferlance Oui, il y a bien un lien organique, physique et mental, entre le peintre, sa peinture et son lieu de prédilection. Rima Amiuni, non plus, n’a pas besoin de beaucoup s’éloigner de chez elle pour trouver ses sujets: fleurs, plantes, jardin, studio, forêt, portraits, interprétations personnelles de peintures de Matisse et de Picasso. De ce dernier, elle ne fait que reprendre la démarche, lui qui n’a cessé de réinventer les œuvres de ses prédécesseurs. Mais pour que le lieu agisse encore faut-il une répondance dans l’intériorité du peintre: la peinture de Issa Halloum, placide comme l’image d’une immuable ruralité, lui ressemble encore plus, peut-être, qu’elle ne ressemble à son milieu. Et la peinture de Rima Amiuni, dans la puissante irruption de sa formulation, surgit, à son tour, des profondeurs du psychisme comme pour le délivrer de la pression d’une irrésistible urgence en transfigurant les objets de tous les jours en étonnantes présences picturales et murales d’une force d’expression peu commune. Quelle joie de peindre sans frein, sans la lente et longue élaboration d’antan quand un tableau prenait un mois entier pour finir. C’est comme si Rima Amiuni avait fait sauter un barrage, s’était affranchie de carcans et d’entraves: désormais, sa peinture, dans son graphisme concis vigoureusement elliptique, sa facture véhémente, sa palette éruptive, est une déferlance ininterrompue, une vision à la fois sauvage et cultivée, ancrée dans l’Histoire de l’art et issue d’un volcanisme intérieur en perpétuelle ébullition. Prise d’un accès compulsif de fièvre créatrice, comme si son salut et son bonheur en dépendaient entièrement, elle déverse des figures, des portraits, des images, des dichotomies, clivages et dédoublements, des signes et symboles à décrypter, même quand ils paraissent anodins: c’est précisément dans ce qu’il y a de plus ordinaire que l’extraordinaire élit domicile. À force de scruter l’un, l’autre se révèle. Souverainement peintre et dessinatrice, Rima Amiuni apporte sa propre version de la femme dans deux grands fusains. Comme par la tangente, à l’instar d’Etel Adnan. Dans l’un, Jésus ployant sous la croix porte une ample jupe et accuse une poitrine proéminente de profil. Dans l’autre, le crucifié devient une crucifiée aux seins nus. Qu’est-ce à dire? Que la femme est la véritable victime expiatoire, la vraie souffrante, ou que c’est par elle que viendra le salut, que «la femme est l’avenir de l’homme»? (Galerie Épreuve d’Artiste).
«Of Cities and Women», les 9 lettres adressées par Etel Adnan à Fawaz Traboulsi de juin 1990 à août 1992 à partir des villes qu’elle visite, auraient pu s’intituler «Des Villes, des Femmes et des Peintures», tant il y est question de l’adéquation entre le peintre et son lieu, sa ville, sa lumière. A Barcelone, Etel comprend Miré en découvrant l’architecture de Gaudi et Tapiés en se heurtant aux murailles médiévales. A Aix-en-Provence, la lumière ne lui paraît pas très différente de la lumière de Baalbeck et les rochers mordorés sont proches de ceux de la plaine de la Béqaa. Devant la montagne Sainte-Victoire, elle pénètre mieux la problématique et la démarche de Cézanne et de Picasso. Dans son exil en France, Picasso «n’a peint que des natures mortes et des femmes». C’est ce que fait également...