Une fois de plus, les responsables libanais se félicitent de l’accueil des marchés internationaux à leur nouvel emprunt. Ils omettent cependant de signaler qu’à côté des observateurs locaux qui ont émis des critiques bien fondées sur la nature locale de l’emprunt, la presse spécialisée occidentale n’a pu s’empêcher de relever avec ironie la prétention déplacée de cette opération. Ainsi, le Financial Times notait récemment que l’opération d’emprunt avait été lancée comme une opération publicitaire afin de promouvoir le profil de la signature libanaise sur les marchés. Et d’ajouter que seul l’appétit des banques libanaises a empêché que ces obligations ne connaissent une décote appréciable sur les marchés. Allant plus loin, l’Economist mentionne que cette opération a lieu au moment où la plupart des emprunteurs des marchés émergents n’ont plus accès au marché. Il se demande ensuite de quels atouts dispose le Liban à l’exclusion d’autres emprunteurs, pour conclure que ce pays a toutes les caractéristiques que les investisseurs internationaux cherchent précisément à éviter. Cette longue introduction vise à mettre en évidence la légèreté avec laquelle les responsables de la gestion de la dette extérieure traitent avec les marchés. Tant et si bien que, contrairement à l’avis de nombreux banquiers étrangers — ceux-là mêmes qui viennent d’essuyer des pertes effroyables en Asie et en Russie, mettant en danger leurs propres institutions — le Liban est encore très loin d’attirer l’investisseur international. Ces critiques devraient aussi pousser nos responsables à réfléchir sur l’utilité et le coût de ces instruments d’emprunt sur le marché, ainsi que sur les objectifs de la gestion de la dette extérieure. En effet, si l’objectif de ces opérations est de reprofiler la dette publique en créant des bons du Trésor en dollars afin d’éponger les liquidités en devises des banques locales, de réduire le coût au Trésor et de rallonger la maturité de ces dettes, pourquoi s’adresser à des organismes internationaux? Les banques libanaises sont bien capables de mener à bien ce type d’opération, sans compter les établissements d’investissements locaux créés au cours des dernières années. Une initiative de mauvais goût Émettre une opération sursouscrite au moment où tous les investisseurs internationaux liquident leurs portefeuilles sur les marchés émergents est jugé de mauvais goût par les marchés. A l’approche de la formation d’un nouveau gouvernement, il serait utile de revoir avec courage l’impact de la politique d’emprunt menée jusqu’à présent et de corriger le tir. La réduction de la profondeur des marchés des dettes obligataires pour les marchés émergents devrait pousser nos responsables à réfléchir sur les autres moyens de financer l’entreprise de reconstruction et de faire face au coût de la dette nationale. Les priorités Ainsi, les priorités devraient être fixées d’emblée, dès le début du nouveau régime: 1. Tout d’abord évaluer avec soin les opérations susceptibles de refinancer les emprunts obligataires déjà contractés en ayant recours à d’autres formes d’emprunt. 2. Reprendre contact avec la Banque mondiale afin de mettre en place les conditions d’utilisation des crédits accordés par cette instruction, et qui n’ont pas encore été débloqués. En effet, il semblerait qu’un total de $667 MM ait été approuvé par la Banque mondiale, dont seuls 28% auraient été utilisés à la date du 30 juin 1998. Cela sans parler de la nature à long terme de ces crédits, dont certains iraient jusqu’à 17 et 20 ans. 3. Revoir avec les responsables des organismes de crédit-export européens et des banques Exim américaines et japonaises les moyens d’augmenter le niveau des lignes de crédit octroyées par ces établissements et d’améliorer leur utilisation. Il semblerait, d’après des sources gouvernementales, que 4 milliards de dollars auraient été contactés à des projets de développement et que seuls $932 millions auraient été utilisés. Évidemment on préfère emprunter $2 milliards sur les marchés internationaux, car cela rehausse le prestige, quitte à payer plus cher. 4. Poursuivre l’entreprise de modernisation de la législation économique et commerciale afin d’encourager les investisseurs internationaux et d’éviter autant que possible les incidents du genre Microsoft, qui aurait refusé de s’implanter au Liban pour cause de piratage incontrôlé. Ce genre de publicité dément largement le «succès» de la récente émission d’obligations. 5. Revoir la législation sur le secret bancaire dans le cadre d’un contrôle étroit des opérations de blanchissement d’argent et redynamiser le secteur offshore, afin de concurrencer activement les centres offshore régionaux. 6. Aider, par une législation appropriée, les banques libanaises à diversifier leurs ressources, ainsi que leurs emplois dans les marchés arabes. En effet, l’expérience acquise au cours des dix dernières années a permis à l’élément humain dans les institutions financières de reconquérir ses lettres de noblesse, perdues avec la guerre. L’objectif de ces mesures est de: 1. Reprofiler la maturité de la dette extérieure en substituant aux emprunts obligataires des emprunts auprès des organismes internationaux. 2. Réduire le plus vite possible le coût de la dette extérieure et, partant, réduire le déficit budgétaire en s’attaquant aux postes de dépenses plutôt qu’aux ressources. 3. Isoler l’opération de restructuration de la dette interne des marchés financiers internationaux pour éviter la publicité négative mentionnée plus haut, tout en admettant honnêtement le caractère local de cette restructuration. 4. Éviter d’avoir recours à des pratiques coercitives vis-à-vis des banques locales qui visent à les empêcher de traiter librement sur le marché les obligations émises en dollars, dès lors que ce marché est strictement local. En effet, ce genre de déguisement destiné à soutenir artificiellement le cours d’obligations qui n’ont pratiquement plus rien d’international n’échappe plus à personne; il met en évidence, en revanche, le manque de maturité de notre gestion financière. 5. Rehausser le prestige financier du Liban en mettant en place une législation financière moderne et efficace, digne de la place qu’on cherche à occuper sur les marchés: ce qui permet, par la même occasion, de consolider la réputation de sérieux de nos institutions. 6. Regagner la sympathie des organismes internationaux et accéder ainsi aux sommes importantes que plusieurs pays étaient prêts à nous accorder tout en acceptant les conditions attachées à ces crédits. Il faut admettre que la gestion courageuse des responsables a déjà abordé les grandes lignes mentionnées plus haut avec un succès mitigé. C’est la raison pour laquelle il est important qu’au seul du nouveau régime on cherche à modifier les mentalités en matière de gestion de la dette extérieure en mettant l’accent sur le sens des responsabilités et la vision à long terme plutôt que sur des opérations publicitaires qui hélas ne trompent plus personne.
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