Depuis sa réouverture en janvier 1996, treize ans après la suspension officielle de ses activités, la Bourse de Beyrouth tente de recouvrer un rôle légitime au sein de l’économie libanaise. Pourtant, malgré un démarrage en grande pompe avec la cotation de quelques entreprises libanaises, et l’introduction qui a suivi de quelques banques et d’une société commerciale, les performances du marché boursier local demeurent peu impressionnantes. Les faiblesses qui caractérisent le marché et l’économie libanaise y sont pour beaucoup. Des performances sans soubresauts majeurs Bien que le secteur de la reconstruction ait accaparé la plus grande partie de l'activité de la Bourse de Beyrouth en 1997 (Solidere A et B ont représenté plus de 50% des actions échangées en bourse durant l’année), les performances boursières les plus impressionnantes ont été celles du secteur bancaire. En effet, l’année 97 a été marquée par l’introduction en bourse de quelques banques commerciales libanaises, dont la pionnière fut la Banque Libanaise pour le Commerce (décembre 1996), suivie par la Banque Audi en janvier et la Bank of Beirut en avril 1997. Par ailleurs, tandis que les titres émis par les banques gagnaient en valeur sur le marché local, les quatre sociétés industrielles cotées (Ciments Libanais, Eternit, Ciments Blancs, et Uniceramic) subissaient des chutes importantes. L’action de la société Ciments Libanais fut la plus touchée. Le premier semestre de 1998 témoigna pourtant d’un retournement des tendances boursières locales. Le début de l’année fut marqué par une chute des titres de Solidere tandis que les banques cotées voyaient la valeur de leurs actions se replier après avoir atteint des prix records en février. Les prises de bénéfices et surtout l’inquiétude née du gonflement du déficit budgétaire et les problèmes entourant son financement et son contingentement ont engendré une certaine prudence et des prises de bénéfices. Toujours dans le cadre du secteur bancaire, la Byblos Bank a fait son entrée en bourse en mai 98, accaparant pendant plusieurs semaines 60% du volume d’activité de la Bourse de Beyrouth. En 1998, on assiste aussi à l’introduction en bourse d’un nouveau type de société. Après les secteurs de la reconstruction, de l’industrie, et de la banque, c’est le commerce qui a fait sa percée sur le marché boursier local avec l’entrée de la société Rymco (Rasamny Younis), société spécialisée dans la vente de voitures et agent de la Nissan et de GMC. L’activité boursière totale sur les sept premiers mois de l’année s’est élevée à USD 250,7 millions. Ce volume ne représente que 79,3% de celui enregistré sur la même période en 1997. (Tableau A) Sur le plan de la capitalisation boursière, celle-ci est passée de USD 2.684 millions fin 97 à USD 3.269 millions en avril 98, et subit depuis une chute marquée (USD 2.417 millions en juillet 98). L’indice boursier global LISPI est en régression depuis novembre 97, après avoir culminé à 102,66 points. Cette chute de l’indice reflète aussi bien les tensions sur le marché que les faiblesses structurelles de ce dernier. Elle met aussi en relief les doutes qui planent sur la santé de l’économie libanaise en général, à un moment où l’endettement public prend des dimensions plus ou moins alarmantes. (Tableaux B et C). Si la Bourse de Beyrouth est aujourd’hui assujettie à de nombreuses hésitations et souffre de plusieurs handicaps, cela n’est pas sans avoir de justification rationnelle autant au niveau de facteurs structurels que de facteurs conjoncturels Le marché libanais: des faiblesses peu compensées Les faiblesses et engrenages de l’économie libanaise sont en tête de liste des éléments affectant l’activité boursière locale. La politique économique, notamment monétaire, adoptée par les autorités dans le double objectif de stabiliser la livre libanaise et d’amasser des fonds publics, continue aujourd’hui de provoquer un effet d’éviction notable au sein de l’activité économique. Effectivement, une fois leur rentabilité comparée à celle toujours relativement élevée des bons du Trésor libanais, la majorité des investissements en bourse perdent tout attrait. Sans oublier que le risque inhérent à une société est pratiquement toujours plus élevé que celui associé à un Etat, même si la santé financière de ce dernier n’est pas des meilleures. Nous assistons d’ailleurs ici à un paradoxe financier : le rendement de l’investissement le plus risqué est inférieur à celui supposé moins risqué (l’emprunt d’Etat). Notons que le Liban, bien que pays en développement, ne peut être légitimement qualifié de marché émergent puisqu’un tel marché est caractérisé par une très forte rentabilité des sociétés cotées, avec des espérances de retour sur investissement largement supérieures à celles des marchés matures des pays développés. Les tensions politiques locales et régionales ne sont pas non plus sans affecter l’activité de la Bourse de Beyrouth. Le risque-pays du Liban s’est détérioré en 1998 et plusieurs des sociétés de rating internationales ont récemment rétrogradé le Liban dans leurs classements. Mais le marché primaire libanais souffre aussi d’éléments structurels affectant aussi bien la configuration du marché boursier que son activité. La Bourse de Beyrouth constitue un marché primaire de faible taille (aujourd’hui dix entreprises cotées) et par conséquent peu diversifié malgré la représentation en bourse de quatre secteurs économiques. L’omniprésence de l’entreprise familiale dans le tissu économique libanais marginalise en fait l’introduction en bourse des sociétés. Il ne faut pas non plus négliger un élément primordial quant à la cotation en bourse : l’impératif de la transparence sociale. Le caractère très informel de la gestion des sociétés au Liban, le laxisme fiscal et le peu d’importance accordée à l’audit financier externe rendent peu attractif le placement en bourse à l’investisseur averti. Or, manque de transparence et absence de contrôle, aussi bien interne qu’externe, sont des caractéristiques de l’entreprise libanaise qui riment aussi avec une augmentation significative du risque. En outre, le Liban souffre d’une mauvaise dissémination de l’information portant aussi bien sur le marché local que sur les marchés internationaux des capitaux. La difficile circulation de l’information entrave largement les possibilités d’investissement sur le marché beyrouthin, réduisant sensiblement le potentiel de la Bourse de Beyrouth. Comment alors s’étonner de l’exiguïté du marché boursier libanais, de son évolution plutôt boiteuse, ainsi que du manque d’intérêt que, semble-t-il, lui témoignent les investisseurs étrangers ? De la nécessité de décloisonner le marché La réouverture de la place boursière de Beyrouth début 1996 s’est inscrite dans le cadre d’une volonté des autorités de réhabiliter le Liban comme place financière régionale et dans l’ambition de mettre sur pied un marché émergent. Or si la volonté y était, les ingrédients de la réussite, eux, manquaient assurément. Mis à part plusieurs des caractéristiques de l’économie libanaise qui, d’ores et déjà, réduisent fortement l’attrait et le potentiel du marché boursier local, les efforts faits dans le sens de la promotion de la place boursière de Beyrouth sont jugés faibles et inconsistants. Les fondements des lois régissant le marché financier et la Commission des opérations de bourse (COB) datent depuis 1920, et bien qu’elles aient subi quelques amendements, elles demeurent en décalage avec les besoins et pratiques modernes ainsi qu’avec les lois internationales. Les objectifs aujourd’hui poursuivis par le gouvernement libanais concernant la Bourse de Beyrouth reposent sur une volonté de rendre autonome la COB afin qu’elle renforce les règles régissant la place boursière locale, en accord avec les réglementations internationales. Par ailleurs, le cadre juridique reste peu élaboré, aussi bien au niveau des obligations des gestionnaires des entreprises que des contrevenants aux lois. Les délits associés au monde de la gestion et de la finance sont généralement passés sous silence. Les incertitudes planant autour des interventions en bourse apparaissent alors comme des freins aux placements financiers, surtout concernant les investisseurs étrangers potentiels. Les risques associés au marché libanais sont toujours perçus comme trop importants et surtout mal compensés par des taux de rentabilité jugés relativement faibles. Cette exclusion des investisseurs (ainsi que des spéculateurs) étrangers contribue au cloisonnement du marché boursier libanais et à une certaine marginalisation de son activité et de ses tendances par rapport aux différentes places boursières internationales. Notons que si la place de Beyrouth n’a été que très marginalement affectée par la crise asiatique, c’est essentiellement parce que les banques libanaises n’ont pas d’engagements sur l’Asie et que les entreprises locales ne dépendent pas des marchés asiatiques en tant que débouchés. En outre, du fait qu’il est perçu comme relativement important, le risque associé au marché libanais a restreint le drainage des capitaux fuyant l’Asie en faveur de la Bourse de Beyrouth. Sur le plan des sociétés boursières, le marché libanais compte 13 intermédiaires financiers (sociétés financières et banques d’affaires). Leur rôle consiste, entre autres activités et services, à assister les sociétés anonymes désireuses de s’introduire en bourse et à effectuer, pour le compte du client investisseur, les placements qu’il désire ou que la société lui conseille. Leur activité peut même consister à employer leurs disponibilités dans des placements jugés rentables. La multiplication de ce type de sociétés financières et l’évolution de leurs activités vont de pair avec le développement de l’activité boursière. Ainsi, elles sont un vecteur de promotion de la Bourse de Beyrouth auprès des investisseurs potentiels. Aujourd’hui, le destin de la Bourse de Beyrouth est, sur le plan national, aussi bien aux mains des autorités qu’à celles des entreprises libanaises, des banques et des sociétés financières opérant sur le marché. La contribution de chacun de ces agents économiques peut certainement aller dans le sens de l’amélioration des performances du marché primaire au Liban, promouvant Beyrouth en tant que place financière émergente, et ce malgré les interférences d’éléments conjoncturels politiques sans doute pesants. Le potentiel y est sans doute, mais les efforts restent à faire. Bourse de Beyrouth: montants échangés mensuellement (En millions de USD) Mois 1997 1998 Evolution 97/98 Janv 24.0 29,6 23,3% Fév 29,1 39,8 36,8% Mars 42,3 36,0 -14,9% Avril 42,5 28,3 -33,4% Mai 42,5 56,0 31,8% Juin 42,3 25,6 -39,5% Juillet 93,3 35,4 -62,1% Août 57,9 - - Sept 53,0 - - Oct 113,0 - - Nov 60,7 - - Dec 35,8 - - Total jan-juillet 316,0 250,7 -20,7% Évolution de l’indice général de la Bourse de Beyrouth Date LISPI 25/7/97 96,29 29/8/97 98,80 7/10/97 99,13 31/10/97 100,53 28/11/97 102,66 26/12/97 101,35 23/1/98 99,83 20/2/98 96,82 27/3/98 95,95 30/4/98 95,43 29/5/98 92,48 26/6/98 89 31/7/98 87,67 Sociétés Nombre Capitalisation Capitalisation Variation d’actions boursière boursière au 30/12/97 au 30/12/97 au 30/12/97 en millions en millions de $ en millions de $ Solidere "A" 100.00 1.262 1062.5 -15,8% Solidere "B" 65.00 861 731 -15,1% Ciment libanais 234.20 315 220 -30,2% Ciment blancs 4.50 16 14.5 -9,4% Eternit 7.68 12 7 -41,7% Uniceramic 9.07 18 18 0,0% Banque Libanaise pour le Commerce 1.23 27 21 -22,2% Banque Audi 4.16 125 63 -49,6% Bank of Beirut 7.20 48 59 22,9% Byblos 188 - Rymco 33 - Total 433.04 2.684 2.417 -9,9%
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