Un Irwin Hall comble saluant avec enthousiasme un cinéaste rebelle. Youssef Chahine monte lentement l’allée qui mène à la tribune, sourire amusé aux lèvres. A l’invitation de l’Alumni de la LAU, le réalisateur a donné une conférence-débat sur son œuvre en particulier et sur la politique en général. «Quand on me demande quel sera le sujet de ton prochain scénario, je réponds: regardez ce qui se passe sur la scène internationale et vous le saurez.» En référence à la crise irakienne actuelle, il ironise: «Je me demande parfois avec candeur pourquoi la Commission de l’ONU n’irait pas faire une inspection du côté d’Israël. Ou pourquoi pas en Egypte. Ils sauront que j’ai fabriqué dans ma baignoire des armes biologiques». A quel moment a-t-il ressenti un besoin de faire un film sur Averroés? «Il n’y a pas de hasard, mais des phénomènes qui vous influencent, comme celui du fanatisme religieux. L’intégrisme provient-il d’une crise politique ou philosophique? Et où sont les philosophes pour analyser notre temps et les maladies de notre temps? J’ai souffert quand on a intenté un procès à «L’Emigré» pour des raisons qui restent mystérieuses. Vous êtes devant le juge, vous vous sentez comme un criminel. Averroés a connu une expérience semblable. A son époque, la civilisation arabe était absolument magnifique, et malgré l’esprit de tolérance, on a voulu brûler ses bouquins. Aujourd’hui, on parle beaucoup de démocratie et on me dit «On t’interdit de penser»». Fanatisme «La situation n’est pas fameuse. Les fanatiques pensent qu’ils peuvent interdire le film, n’importe quel film, et, en général, la liberté d’expression. Mais vous arrivez toujours à les vaincre, à moins de décider qu’ils sont beaucoup plus intelligents que vous. Quand on vient d’un pays en voie de développement, il faut accepter de passer 80% de son temps à protéger son travail». «Ce film devait être tourné, affirme-t-il. Au-delà de l’exigence de se confronter aux thèmes généraux de l’intégrisme et de l’obscurantisme qui nous empoisonnent l’existence. En particulier dans le monde musulman mais pas seulement. C’est le même phénomène qui se passe en Europe et aux States avec leurs sectes qui se propagent rapidement. J’ai été témoin et victime de ce que raconte le film: l’acteur qui interprète le fils cadet du calife passé sous la coupe de la secte religieuse dans «Le Destin» était mon acteur dans le Sixième Jour. Et il lui est arrivé la même chose, en plein tournage. En trois semaines, il était devenu un zombie. Moi qui guette la vérité du jeu des acteurs dans leur regard, je n’avais plus que des yeux opaques». Le sujet du film est grave, et son héros est un philosophe, pourtant «Le Destin» est un film léger. «Si je fais un film ennuyeux, ça ne marche pas. Personne ne va au cinéma pour prendre un cours. Et Averroés est un penseur du côté de la vie. Je n’ai rien à faire d’une philosophie qui ne serait pas du côté de la vie». Tolérance «Les mots bonté, tolérance, bonheur, joie appartiennent au monde entier. J’espère traverser les frontières. Les gens entendent continuellement parler d’intégrisme, mais ils ne savent pas exactement ce qui se passe. C’est à nous de les aider. Il est essentiel qu’un film ait une fonction pédagogique». Didactique, «Le Destin» est aussi un grand spectacle... «Le spectacle est essentiel aussi, sinon on écrit un bouquin. Un film oblige les gens à rester assis pendant deux heures. Les règles du spectacle sont connues depuis Aristote. Ce qui me peine c’est que le cinéma européen propose souvent des thèses magnifiques, mais il a du mal à raconter. Les Américains font peut-être des films imbéciles ou simplistes, à leur image, mais ils savent tenir le public en haleine.» Film philosophique, «Le Destin» est aussi un film musical. «Nous avons tous des hymnes nationaux. Chacun a les larmes aux yeux. Parce que la musique a un pouvoir extraordinaire. Elle accompagne bien l’image, elle inspire le mouvement dans l’image». A-t-il rencontré des difficultés pour le tourner? «Oui, mais moins que je ne redoutais. J’ai reçu le soutien des gouvernements de Syrie et du Liban, où le film a été tourné. Ils m’ont donné accès aux décors dont j’avais besoin, aux soldats de l’armée libanaise pour la figuration, sans me soumettre à aucun contrôle». Quelle sera la nouvelle révolution? «On dit que ce sera la révolution de l’information. Moi je dis que ce sera celle de la connaissance. L’Internet? C’est un moyen d’accéder plus vite à la connaissance. Il s’agit simplement de savoir si cette connaissance est honnête. Il faut rester vigilant depuis que les politiques sont devenus de grandes vedettes de télévision. Vous les avez vus, les chefs d’Etat en train de chercher le bon angle, avec un mouchoir rouge et une cravate Technicolor?». Et Chanine de poursuivre: «Parfois cela vaut la peine de risquer sa vie pour qu’une pensée survie, pour qu’elle aille vers l’autre. La connaissance n’a pas de frontières. Elle est allée d’une nationalité à l’autre. C’est un crime d’empêcher la connaissance de se propager. On est censé risquer notre vie pour la patrie, pour des frontières. Ce sont des conneries. Qu’est ce qu’une frontière? Avant on montait sur un bateau comme on prend un autobus». La dernière fois qu’il a eu les larmes aux yeux? C’était il y a deux jours, en bouclant son nouveau scénario. «Cela va être un film qui vous fera pleurer cette fois, et si vous ne verserez pas de larmes, c’est moi qui le ferai.» Maya GHANDOUR
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Un Irwin Hall comble saluant avec enthousiasme un cinéaste rebelle. Youssef Chahine monte lentement l’allée qui mène à la tribune, sourire amusé aux lèvres. A l’invitation de l’Alumni de la LAU, le réalisateur a donné une conférence-débat sur son œuvre en particulier et sur la politique en général. «Quand on me demande quel sera le sujet de ton prochain scénario, je réponds: regardez ce qui se passe sur la scène internationale et vous le saurez.» En référence à la crise irakienne actuelle, il ironise: «Je me demande parfois avec candeur pourquoi la Commission de l’ONU n’irait pas faire une inspection du côté d’Israël. Ou pourquoi pas en Egypte. Ils sauront que j’ai fabriqué dans ma baignoire des armes biologiques». A quel moment a-t-il ressenti un besoin de faire un film sur Averroés? «Il...